Woody Allen n’a jamais voulu faire l’objet d’un documentaire. Chaque fois qu’il a eu une proposition, il l’a rejetée. Il y a bien eu quelques tentatives : Richard Schickel, un de ses vieux amis, journaliste au « Time Magazine », avait réalisé un documentaire en 2002, mais Woody Allen n’y apparaissait que pour une seule interview. Woody Allen a toujours estimé que cela ne valait pas la peine de faire un documentaire sur lui. Il a vraiment cette tendance à l’autodépréciation : ce n’est pas une pose, c’est la vérité. Il estime ne pas être un vrai artiste qui mérite une rétrospective. Je lui ai écrit trois fois au cours des vingt-cinq dernières années mais il m’a toujours poliment rembarré.
Lorsque je lui ai de nouveau écrit en octobre 2008, j’étais déterminé : ma lettre était flamboyante ; je lui expliquais qu’il était temps de faire ce documentaire et que j’étais la bonne personne pour le réaliser. J’ai reçu un coup de téléphone de son assistante me disant : « Si Woody accepte, il veut savoir si… » Pour moi, cela voulait dire qu’il laissait enfin la porte ouverte. Lorsque le projet s’est concrétisé, ses interrogations étaient logiques et souvent d’ordre pratique : combien de jours est-ce que cela l’occuperait ? Combien fallait-il faire d’interviews ? Est-ce que j’avais besoin de le voir sur un tournage ? A quel matériau j’avais besoin d’accéder ? Quand il m’a donné son accord de principe, je n’avais pas encore tous les financements. Dès que je les ai eus, Woody s’est montré généreux, accessible et disponible. Par exemple, j’ai pu filmer le tournage à Londres de Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, ce qui est exceptionnel vu que Woody n’a jamais autorisé la présence d’une équipe de making-of.
Aviez-vous en tête un angle d’attaque avant de tourner ?
Non et ça n’est pas dans ma nature : je me lance corps et âme dans un documentaire et il prend forme dans la salle de montage. J’ai travaillé sur des personnalités disparues mais sur celles qui sont encore vivantes, c’est plus simple parce que vous pouvez remonter le cours de leur vie et faire d’eux la colonne vertébrale de l’histoire. C’est ce qui s’est passé avec Woody Allen, en commençant par son enfance pour arriver progressivement au présent. Ce qui posait problème, c’était la richesse de l’oeuvre de Woody : il a écrit et réalisé quarante et un films, sans compter ses dix ans dans le one-man-show et tout ce temps passé à faire des talk-shows. A cela, il fallait ajouter tout ce que j’avais filmé à Brooklyn, à Cannes où je l’avais accompagné deux fois, les interviews de ses proches et collaborateurs… J’ai abordé son processus créatif et sa vie de manière chronologique. Il s’agissait de montrer son travail d’écriture, de casting, sa manière de tourner, réaliser et monter un film.
Comment définiriez-vous le processus créatif propre à Woody Allen ?
A 75 ans, il continue de réaliser un film par an, ce qui est particulièrement inhabituel. Quand un film sort, il tourne déjà le suivant. Woody Allen est très cadré. Il écrit un scénario, le confie à son producteur délégué qui établit le budget, et entre en tournage. J’admire cette façon de travailler. Vous vous rendez compte : il fait trois films le temps que j’en achève un ! Jusqu’à Stardust Memories, Woody était un "golden boy" qui ne se trompait jamais et enchaînait les succès. Stardust Memories a été la première faille dans sa cuirasse mais même alors, il a continué son chemin... Il dit avoir connu pas mal d’heureuses coïncidences et s’estime chanceux. Encore une fois, il se déprécie en pensant qu’il n’est pas un grand mais juste un type qui se débrouille et retombe sur ses pieds. Pour la plupart des autres réalisateurs, le succès d’un film affecte leur capacité à passer au suivant. Woody Allen ne fonctionne pas comme cela : quand un film sort, il est déjà sur le suivant, ce qu’il peut se permettre parce que beaucoup de gens rêvent de travailler avec lui. Pour Woody Allen, tout relève du hasard et il continuera à tourner tant qu’il trouvera des financiers, des studios pour sortir ses films et assez de spectateurs pour venir les voir.
Votre documentaire donne de Woody Allen l’image d’un personnage humble et peu stressé…
C’est l’exacte vérité et c’est ce que je voulais mettre en lumière. Je n’ai jamais eu de problème de coopération ou de censure avec lui : il refusait juste de croire qu’il serait un sujet pertinent de documentaire. D’abord, il était convaincu que personne ne financerait le film, puis que personne ne voudrait le diffuser, enfin que personne ne le regarderait. Quand nous sommes allés filmer à Brooklyn, il me disait “Mais qui s’intéresse à l’endroit où j’ai grandi, où je suis allé à l’école et où j’ai joué au baseball ?”. Moi, je lui répondais "Si les gens sont intéressés par le sujet du documentaire, ils aimeront voir ça. Les autres ne regarderont tout simplement pas le film". Rebelote sur le tournage de Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, où il me répétait "Vous êtes le bienvenu mais mes tournages sont ennuyeux. Je ne parle pas beaucoup avec les acteurs. Il y a énormément de pauses. Je ne fais rien d’exaltant".
Ce qui est intéressant, c’est son ambivalence : en général, les gens qui n’ont pas une haute opinion de leur travail passent pour des instables alors que Woody Allen est très confiant. On ne peut pas réussir des films comme les siens, prendre des risques et être relativement indifférent à l’aspect commercial de son travail, sans avoir confiance en soi. C’est ce qu’il affiche sur les plateaux : sûr de lui, sans avoir besoin de hurler. Les acteurs l’adorent parce qu’il est très serein : ils ne l’ont jamais vu stressé ou perdre son sang froid. Woody n’aime pas travailler tard, parce qu’il a toujours un dîner en famille, avec des amis, ou un match des Knicks à regarder. Il déteste les tournages de nuit et planifie les choses de telle sorte que personne ne finisse la journée sur les rotules. Je crois qu’il est, par nature, une personne plutôt calme. En tout cas, il est moins névrosé et loufoque qu’on peut le penser. Dans l’ensemble, il m’est apparu comme un gars plutôt normal, même s’il est très secret.
Qu’est-ce qui a pu vous surprendre chez Woody Allen ?
Deux choses m’ont étonné : il est fan de L’attrape-coeurs de Salinger, l’un de ses livres préférés. Et lorsque vous lui parlez de ses goûts en matière de cinéma, il ne va pas vers les classiques que tout le monde adore : il ne vénère ni Casablanca ni Sur les quais et déteste carrément Certains l'aiment chaud. Cela m’a amusé de trouver dans la liste de ses films préférés Oliver !, une comédie musicale adaptée de Oliver Twist, signée Carol Reed et sortie en 1968. C’est un film que j’adorais quand j’étais gamin, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il soit l’un des préférés de Woody Allen.
Est-ce que Woody Allen a demandé un droit de regard sur le contenu de votre documentaire ?
Il a juste souhaité voir le film une fois qu’il a été terminé. Il voulait s’assurer que les choses n’avaient pas été exagérément déformées. C’est ce que j’ai fait et il ne m’a demandé que quelques légères coupes, comme toujours liées à son autodépréciation ! Par exemple, il n’accorde que peu d’importance à toutes ses scènes de one-man-show, alors que je les trouve géniales. Sur l’une d’entre elles, en particulier, il m’a dit "Mon dieu, je déteste cette blague. Je n’ai jamais compris pourquoi les gens l’aimaient. Est-ce que l’on peut enlever ça ? Remplacez-la par une autre, car je ne la supporte pas". Finalement, il n’a jamais tenté de contrôler le film ou de me dire quoi faire. Il n’a jamais décliné l’une de mes requêtes ou refusé de répondre à une question. Il avait juste peur qu’on le trouve trop génial !
Est-ce que cette rencontre et ce film ont changé votre opinion sur Woody Allen ?
Non. C’est un vieux cliché de penser que l’on est toujours déçu après avoir rencontré ses idoles, et ça n’était pas le cas. Woody et moi avons sympathisé, mais nous ne nous fréquentons pas pour autant.