Christine de Montvallon : Vous montrez les policiers comme des humanistes. N'a­vez-vous pas l'impression que c'est une vision partiale ?

Raymond Depardon : C’est un aspect d’eux qu’on connaît mal. Je les ai suivis pendant deux mois et demi, en m’appliquant à ne pas les gêner. Je n’ai rien pu contrô­ler et ils n’ont pas pu modifier leur comportement. Ils sont donc naturels : pas toujours gentils, un peu racistes, infantiles, impuissants face aux dé­viants en plein délire qui sont attirés par le commissariat. Ce que l’on ne veut pas voir derrière l’institution de la police, c’est la misère de la grande ville. Je ne me suis pas occupé d’eux. Je me suis servi d’eux, pour regarder ailleurs. Je me suis transformé pour voir ce qu’ils voient, eux, petits ouvriers dont on ne parle pas.

Et puis j’ai voulu donner la parole à des gens dont on ne parle pas. Je réagis en journaliste en montrant que l’infor­mation est faite de temps torts, mais aussi de temps faibles : tous ces drames qui sont si importants pour les gens qui les vivent.

Je n’irai pas plus loin. Avec Faits divers, j’ai touché le fond. Je ne dis pas que mon film est un film sur la mort. Mais enfin, si l’on n’y voit qu’un sui­cide, le commissariat a un lien ininter­rompu avec la mort.

N'est-il pas très indiscret de filmer les scènes de la vie privée des gens ?

Dans Faits divers, la position de la caméra est plus claire que dans mes autres films. Elle ne cache pas sa présence. Elle marque son territoire. D’ailleurs, j’ai garde une scène où un garçon s’inquiète de se voir filmer.

Mais si mon comportement est ambi­gu, le sien l’est plus encore. Pourquoi refuserait-il la présence de la caméra, lui qui prétend vouloir devenir comédien ?

Mais, à ce moment-là, le jeune homme, tout comme les gens que vous avez filmés, est en situation de dé­tresse ?

Les romanciers s’inspirent des gens qu’ils connaissent, travestissent un peu leurs caractères, et disent que ce sont des personnages imaginaires. Moi je prends d’emblée des personnages réels comme modèles. Mais je ne vole pas leur image. Je la récupère. Il m’arrive même de m’identifier à cer­tains personnages. J’aurais pu être un des leurs. Ce film me concerne vrai­ment.

Leur avez-vous demandé l'autorisation de les filmer ?

Ils ont vu le film et m’ont signé une autorisation. Mais je ne suis pas sûr qu’ils soient propriétaires de leur image. Cette loi sert trop souvent le pouvoir. C’est en vertu de cette loi qu’on ne peut filmer dans l’enceinte des hôpitaux psychiatriques où crou­pissent cent mille personnes dans des situations dramatiques. C’est cette loi, encore, qui permet aux pays totali­taires de se forger l’image qui leur plaît, de faire de la propagande au gouvernement américain, de cacher ce qui se passe au Vietnam.

Durant la Dépression de 1930 aux Etats-Unis ou dans les camps de concentration, il y avait des gens en pleine détresse. Les photos qu’on a pris d’eux ont servi à quelque chose. A Paris, sait-on qu’il y a au quartier Latin un ghetto pire que ceux de Harlem ou du Bronx ?

Vous vous donnez le beau rôle...

Je fais un travail de journaliste. Au Biafra, à Beyrouth nous, journa­listes, vivons les malheurs des gens. Nous sommes là avec notre conscience, notre propre culture. Il faut faire un compromis en sachant qu’on se laisse toujours emporter par son moyen d’expression. Contraire­ment aux scénaristes et aux cinéastes habituels, qui veulent délibérément exprimer quelque chose, je ne dirige rien.

Je me laisse emporter, déporter, dévier par mes images. C’est ma fai­blesse mais c’est aussi ma force.

 

Propos recueillis par Christine de Montvallon pour Télérama, 18/05/1983.