Comment avez-vous eu Vidée de votre film Now Showing ?

En fait, tout a commencé pendant un cours de scénario. J'écrivais une histoire sur une jeune fille qui a grandi dans le vieux Manille qui était autrefois le centre du cinéma du pays, avant et après la guerre, et qui est devenu maintenant une plaque tournante pour des objets contrefaits, et particulièrement pour les DVDs. Il s'agissait également de ma fascination pour la lumière et toutes choses reliées à elle (l'astronomie et l'électricité). Le scénario originel, qui était d'une durée moyenne, alternait entre deux périodes de la vie de la jeune fille : des scènes de son enfance et son travail actuel dans une échoppe de DVDs contrefaits.

J'ai présenté ce projet à la Résidence CinéFondation et avant qu'il soit accepté, j'avais dû bien séparer les deux périodes de la vie de cette jeune fille, afin de pouvoir les développer dans le scénario final. Finalement, j'ai écrit sous l'inspiration de formats différents (vidéo analogique, pellicule retrouvée qui date des années 60, vidéo numérique, et pellicule en 16mm).

Sans doute, cette idée m'est venue car j'écrivais des scènes de ma propre enfance, et elles reflétaient mon dilemme à ce moment-là, c'est-à-dire, comment ma perception du cinéma a influencé ma perception de la réalité elle-même. À un moment donné, ce fut comme un chevauchement d'expériences.

 

D'habitude, les films où il s'agit du cinéma utilisent des machines assez lourdes. Pourquoi avez-vous, au contraire, choisi ces caméras vidéo légères ?

Pour moi, ceci n'est ni vraiment un film ni du cinéma, ou peu importe le nom qu'on lui donne. Pour moi, c'est plutôt ce qui arrive avant, c'est-à-dire, l'expérience, les émotions. Par conséquent, le film ne pouvait pas être cantonné dans les normes du cinéma, tout particulière­ment dans des standards industriels, comme tourner en pellicule 35mm. J'ai grandi en jouant avec une caméra analogique, et quelques-uns de mes plus beaux souvenirs sont un clip vidéo d'une fête ou d'un voyage familial, ou un film que j'ai essayé de tourner quand j'avais 10 ans. Voilà mon enfance. Et en me rapprochant d'un soit disant « vrai » cinéma, c'est-à-dire un cinéma industriel plus que quelque chose de vivant, j'ai besoin, de plus en plus, de me rappeler ce genre de souvenir. Bien sûr, il existe une génération dont la mémoire a été rêvée en 35mm ou 16mm ou même 8mm. Mais ma génération à moi se souvient au travers de la vidéo.

 

Comment avez-vous pu donner aux scènes cet aspect véridique des « home-movies » ?

Ma règle d'or a été : en faire le moins possible pour dire plus. Les acteurs n'avaient pas besoin de savoir plus que la scène en question. Il y a bien sûr le scénario, mais il y avait aussi leurs propres expériences que je devais respecter. Sans doute, le fait que je collabore depuis toujours avec des gens avec qui je m'entends bien - sinon la collaboration est réduite à aller au boulot, être payé et basta - a aussi joué un rôle important.

La plupart des acteurs de Now Showing viennent du théâtre. J'ai rencontré Ness par le truchement d'un ami cinéaste qui l'avait vue dans des spectacles, et il a pensé qu'elle conviendrait pour le rôle. L'actrice qui joue Rita, plus âgée, vient aussi de la même école de théâtre, et je l'ai choisie pour sa physionomie. Le rôle de la mère est joué par Adriana, qui fut au début des années 90 une présentatrice à la télé d'une émission pour les enfants. La tante, une doubleuse pour des feuilletons mélos coréens, m'a été recommandée par mon graphiste de production. Bref, c'était un cercle d'intimes qui s'est élargi au fur et à mesure du tournage.

Les gens me disent qu'ils n'ont pas envie de travailler pendant mes tournages. Et c'est tant mieux : car tout le monde devrait être naturel comme on l'est dans la vie, rencontrant des amis, s'amusant à des blagues, et mangeant et buvant à la fin de la journée. Je dois ajouter que le choix de la caméra détermine beaucoup l'am­biance sur le plateau. Ainsi, grâce à l'usage des caméras vidéo, j'ai pu saisir la camaraderie. Généralement, plus il y a de personnes qui s'occupent de la production, et plus il y a de complications.

 

Votre film donne l'impression que tout mérite d'être regardé. Qu'est-ce que vous attendez en fait d'une telle longueur ?

Mais c'est difficile à caser dix ans de la vie d'une fille en seulement 5 heures ! Au départ, je croyais que cela ne pouvait pas excéder 3 heures. Mais quand nous avons eu à la fin un « rough cut » qui dure 9 heures, il n'y avait pas d'autres choix que de laisser le matériel prendre sa propre vie. Finalement, mon monteur m'a aidé énormé­ment à couper des scènes et trouver la version définitive. D'abord, j'ai été très attaché à beaucoup de ces scènes et puis j'ai du finalement accepter qu'il est impossible de tout inclure. Donc, il y a des bouts qui ont été coupés mais cela n'empêche pas que le film soit plus au moins comme je l'avais envisagé au départ. Vous savez, mon frère est écrivain, et à un moment donné, il s'est intéressé à ce qu'on appelle ars poetica. Moi, je me suis toujours demandé qu'est-ce que peut être son équivalent dans le cinéma. Disons alors que ce film est ma contribution à ce que j'appelle ars cinematografica.

 

Chaque partie suit Rita à des étapes différentes de sa vie, en accordant à la lumière une fonction spécifique. Est-ce que cela était volontaire ?

Oui. Lorsque j'ai pensé d'abord à reprendre ce scénario après l'avoir laissé pendant plusieurs années, je craignais que mon style actuel en tant que cinéaste ne s'accorde pas à ma première ébauche, puisque la partie d'enfance requiert, par exemple, une certaine naïveté. Mais c'est pendant le tournage que je me suis rendu compte que c'était en fait très bien d'aborder ce sujet aujourd'hui, car j'avais à présent une perspective globale sur le cinéma.

La partie analogique ressemble vraiment à des « home-movies », la pellicule retrouvée s'approche des films expérimentaux un peu niais, tournés par des étudi­ants du cinéma, tandis que sa vie tournée en numérique se transforme en un film amateur, mais qui finalement tendrait à une « vraie » esthétique cinématographique, plus proche de celle que je développerai sans doute dans le futur.