Mémoire

En 1963, je rejoins mon père au Congo, avec le reste de ma famille. Mon père y était depuis 18 mois. Il faisait partie du premier contingent de professeurs haïtiens recrutés pour le Congo, dans l’idée que des "Noirs parlant français" seraient plus appropriés pour remplacer les cadres belges qui avaient fui le désastre.

Mon documentaire Lumumba, la mort du prophète a été une expérience personnelle difficile, mais importante car j'y comblais enfin un besoin d'expression sur certains thèmes que j'avais jusqu'alors étouffés. J'ai aussi découvert, parfois avec étonnement, à quel point comptait, pour toi, la nécessité du travail de mémoire. Il ne s'agit pas là du simple souvenir du passé, mais d'une mémoire active, productive, celle avec laquelle il faut se confronter quotidiennement sans qu'elle vous brise ni vous écrase.

Images

Des journalistes ont écrit :

Lumumba le dictateur arriviste, Monsieur Uranium, l’Elvis Presley de la politique africaine, le Premier ministre fou furieux, le politicien de la brousse, le nègre à barbe de chèvre...

Je suis allé à la rencontre des images, de cette "force des images" et de ceux qui les créaient, qui les imposaient, les contrôlaient, les finan­çaient. J'ai cherché une réalité derrière ces images. Ces films et ces photos célèbres de Lumumba battu et humilié ont laissé des traces.

J'ai toujours eu le sentiment que ces images étaient celles d'un homme que je connaissais. Image proche, intime. Le regard de cet homme qui se refusait à cadrer avec le contexte, les discours, les histoires qu'on me présentait : je ne comprenais pourquoi il était ainsi sacrifié, pour­quoi il devait disparaître.

A l'époque de la crise congolaise, la presse mondiale était présente. Le Congo a formé de nombreux "grands reporters", les signatures de la presse contemporaine. Beaucoup ont connu Lumumba personnellement et beaucoup se sont vantés, quand je les ai interrogés, d'avoir corrigé ses articles, d'avoir "formé" Lumumba. Un Lumumba qu'ils ont ensuite raillé et qui a été torturé sous leurs yeux.

Ce Lumumba qui se refusait à obéir aux définitions des autres signifiait que ma propre histoire m'échappait aussi et que je n'en étais pas maître. Il a donc fallu décoder, décrypter, percer un véritable mur d'informations et de désinformations, de récits trop simplistes de bonne conscience eurocentrique.

Réalité et Fiction

Le film n'est pas une "adaptation", il se veut "histoire vraie".

J'ai voulu extraire le récit cinématographique de la réalité en restant au plus près. J'avais face à moi d'innombrables récits et témoignages, des piles de livres et d'articles, souvent contradictoires, toujours inconciliables. Une sorte d'immense compilation qui aurait parlé de moi et "des miens" sans que je m'y reconnaisse et qui m'obligeait à voir l'histoire à travers le regard des autres.

Dans le travail scénaristique, il a souvent fallu "réduire" la réalité, tellement elle était complexe, incroyable, folle, et décoder cette histoire écrite et vécue contradictoirement par d'autres. J'y ai mis du temps, j'ai parfois reculé, j'ai écrit plus de 8 versions du scénario, jusqu'à celle qui a été tournée, écrite en collaboration avec Pascal Bonitzer.

L'histoire de la courte vie de Patrice Lumumba est un véridique thriller qui rassemble fous les rôles de la fiction traditionnelle : bandits, voleurs, policiers vrais et faux, espions, femmes fatales, aventuriers, explorateurs racistes, grands intellectuels, journalistes qui séjournent une semaine et repartent écrire un livre...

Dans cette masse romanesque (on est en 1960), lourde de visions faussées, de préjugés et d'idées reçues, il est difficile de ne pas s'égarer dans la multitude des personnages, dont certains ne font que passer. Il fallait en dégager un drame, pas une chronique.

Mon travail s'est appuyé sur un souci d'exactitude. Pour fonder ma propre lecture, pour combattre les fantasmes et traiter tant de lectures divergentes, je me dois d'être exact. C'est une histoire réelle au sens où le moindre événement est authentique, très peu de moments ont été inventés et souvent seulement au niveau de détails.

La plupart des faits ont été recréés au plus près, au-delà de la reconstitution historique : personnages, ambiance, mode, lieu, mots. Les scènes connues par les images et les films d'actualité ont toujours gardé pour moi toute leur puissance d'émotion. Leur force dramaturgique est intacte.

Et j'ai voulu retranscrire ces détails parfois qui m'avaient frappé, ainsi ce vieil homme coiffé d'un chapeau, portant une petite fille dans ses bras, qui descend juste derrière Lumumba, la passerelle de l'avion de la Sabena qui l'a amené à Bruxelles... Détail pour experts ou témoin pointilleux, peut-être, mais pour moi, repère d'une mémoire et indice d'une démarche qui tend à fonder mon parti pris et mon regard sur une exploration minutieuse des images, des faits, des objets.

Le film commence par une de ces scènes. Des images obsédantes.

Il m'est impossible de comprendre comme on peut accepter, voire se porter volontaire pour la tâche consistant à dépecer trois corps, il m'est impossible de ne pas savoir "comment". J'ai été jusqu'à faire interroger l'un des deux Belges qui se sont chargés de ce travail. Deux frères. L'un est devenu fou paraît-il, l'autre, un vieillard qui vit dans une petite ville de Belgique...

Je n'ai pas voulu me confronter à eux. La documentaliste m'a rapporté des cassettes de leur conversation. Il fallait que j'entende tout cela, que j'écoute cette histoire de sacs, de scies et de haches, de whisky. Il m'était impossible de tricher car seule l'exactitude me donnait une liberté d'interprétation et ancrait ma subjectivité. Décrypter, démêler le réel de l'interprétation m‘a permis de donner ma version. Ce n'est peut-être pas toute la vérité, je n'en sais rien, mais c'est une lecture dont je me porte garant, après ce long voyage dans les éléments réels, prouvés, attestés. En tout cas, cette version est aussi légitime que les autres. Elle correspond à ce que j'ai ressenti, étudié et pensé.

Il a été difficile d'extraire le personnage de Lumumba d'un matériel fortement déterminé par la réalité historique de l'époque, sans en faire ni un héros idéalisé ni un mythe mais un homme pris dans un tourbillon politique auquel il n'était pas préparé. Au début, troublé par ce Lumumba, j'ai mis du temps à l'aimer et à le comprendre, comme on doit aimer et comprendre un personnage pour pouvoir l'écrire.

Il était impensable de confondre approche militante (figée et facilement sectaire) et approche politique et humaine. Lumumba a défendu des positions que peut-être je ne partagerais pas jusqu'au bout, mais mon parti pris consiste à décrire les limites humaines et historiques du per­sonnage, sans manichéisme et sans assécher l'ensemble des sentiments et des idées qui animent à son sujet.

Le sacrifice de Lumumba est le fait de ceux qui croyaient détenir la vérité, pour qui Lumumba ne pouvait qu'avoir tort. Lumumba n'a au fond rien "fait" : il n'en a pas eu le temps. Pourquoi le tuer ? Sa voix, dans le film, le dit : "Je n'avais fait qu'exprimer tout haut un rêve de liberté et de fraternité. Des mots qu'ils ne pouvaient entendre. Juste des mots." Il gênait, il était encombrant. Et jamais on n'a cherché à négocier avec lui, il fallait qu'il disparaisse un point c'est tout.

Récit, Personnages, Comédiens

A l'école de cinéma, on apprend à maîtriser la structure en trois actes, mais ici il faut la casser. La voix du mort se tresse à la chronologie réelle sur différents niveaux temporels.

C'est un jeu entre l'instrument-cinéma et un contenu difficile à exprimer.

Faire du cinéma moins pour "raconter des histoires" que pour se battre mais faire du cinéma quand même. Manier les lois, les modes de récit ou les genres à la recherche d'un équilibre toujours fragile entre attrait et plaisir du spectacle cinématographique et le choix d'une certaine distanciation qui conserve au spectateur toute sa faculté de jugement.

Si un certain lyrisme ou une approche plus poétique marquent différents moments du film, c'est que j'ai besoin de ces moments par lesquels le cinéma a parfois changé la vie. Je retrouve là des sentiments vécus, éprouvés, liés à des gens que j'ai connus et qui ont disparu de ma vie, à des films aussi, qui m'ont bouleversé. Dans les rapports du personnage Lumumba à sa famille, il y a quelque chose que je reconnais, que je vis. Cette part d'humanité et de sentiments ramène le film sur terre, me tient à lui, et le sert.

Dans le choix des comédiens, nous n'avons pas systématiquement travaillé la "ressemblance". Dans le cas de Lumumba, il fallait plutôt qu'un visage, un travail de l'intérieur du personnage. Construire son regard, transmettre ses sentiments.

Les outils "magiques" du cinéma suffisent au reste. Ce ne sont ni des lunettes ni une barbiche qui font Lumumba, mais peut-être l'image d'un comédien qui se substituera plus tard à son image réelle.

Retrouver le Congo

J'aurais bien sûr aimé tourner au Congo, au moins en partie, et au moins certains extérieurs qui m'importaient particulièrement, mais cela n'a pas été possible. Au Congo, il y avait la guerre. J'y suis allé en repérages... Aujourd'hui, nous ne pourrions plus tourner au Zimbabwe, non par peur, mais parce que les assurances nous demanderaient des forfaits inabordables. Nous avons exploré plusieurs pays avant de fixer notre choix. Au Zimbabwe, les paysages urbains n'ont rien à voir avec l'Afrique centrale. Il y a autant de différence qu'entre la Suisse et la Grèce. De plus, l'Afrique coloniale des années 50 et 60 était très différente selon les pays. Il nous a fallu tout fabriquer, ou presque.

C'est au Mozambique, en voyant le port de Beira, que je me suis brusquement senti à nouveau à Léopoldville des années 60. La ville a à peine changée depuis le départ des Portugais. Rues, maisons, façades, tout était là, en mauvais état mais tel que je l'aurais rêvé. Je me suis laissé guider par mon sentiment des lieux : parfois, on sait que c'est "là", on voit tout se mettre à bouger. J'ai réécrit certaines scènes en fonction de Beira, de la place, de l'hôtel, comme celle du coup d'état de Mobutu, qui s'est joué en plein centre de Léopoldville.

Passé/Présent

Vivre en construisant quelque chose de nouveau, car la mémoire n'est plus individuelle mais collective. Comment dépasser douleur individuelle, traumatisante, irréductible, pour en faire un objet collectif, un combat ?

Je sais que l'histoire dira un jour son mot, mois ce ne sera pas l'histoire écrite à Bruxelles, Paris ou Washington, ce sera nôtre...

Cette phrase, que j'ai adaptée de la dernière lettre de Lumumba à sa femme Pauline, était fréquemment utilisée, dans les années 60, par le " bloc" anti-impérialiste. Je l'ai réutilisée délibérément.

Je participe d'une réalité qui vaut pour beaucoup de pays du tiers-monde : nous ne maîtrisons pas notre mémoire. Je suis confronté à l'histoire du Congo, mais racontée par des historiens belges, français, américains. Non pas que ceux-ci soient particulièrement injustes, mais simplement ils ne sont pas non plus protégés des égarements d'une pensée dominante.

Nous avons beaucoup de temps à rattraper, des piles de livres, des montagnes de mots. Je préfère qu'on m'accuse "de parti pris" plutôt qu'être en deçà de cette réalité. J'ai voulu que Lumumba donne des éléments pour que le débat puisse suffisamment se poursuivre à armes plus ou moins égales. Le chemin est long, avant de retrouver la maîtrise de sa propre histoire. Tant de pays ont besoin de le faire, qui sont passés directement de la colonisation à la dictature et qui n'ont que des éléments faussés, biaisés...

C'est aussi cela qui relie Lumumba au monde contemporain : c'est aussi d'Haïti, du tiers-monde, et de ce tiers-monde au sein même des métropoles européennes dont je parle, et ce n'est surtout pas une affaire de couleur de peau.

Quand j'avais douze ans, j'aurais aimé voir un film comme celui-là, mais il n'y en avait pas. C'est une expérience difficile à partager. A travers la complexité de cette histoire, mon vœu le plus cher, c'est qu'on ne puisse plus dire "qu'on ne savait pas".

propos recueillis par Marie-Pierre Müller