Est-ce que le film correspond à 100% à ce que vous vouliez faire ? Est-ce que ce que vous montrez à l’écran est en adéquation avec ce que vous connaissez de cet univers juif ultra-orthodoxe ? Est-ce que vous n’avez pas essayé de vous attirer les faveurs du public laïc ?

Je ne suis pas quelqu’un qui fait des compromis. C’est étrange ce qu’il s’est passé autour du film. Il y a des gens qui pensent que je n’ai aucun esprit critique, alors que d’autres personnes se sont au contraire demandées comment je pouvais continuer à vivre dans ce monde envers lequel je suis si critique.

C’est difficile de savoir comment vous vous positionnez. Est-ce que vous nous montrez la réalité ou est-ce que vous nous racontez une histoire ?

C’est parce que tout ça est complexe. Je crois que je montre plus que je ne raconte. Ce film, c’est une partie de moi.

Est-ce que le film a tendance à embellir cet univers juif ultra-orthodoxe ?

Non, il le rend simplement humain. Vivant. Avec des émotions. C’est ce qui est important pour moi. Que les spectateurs sachent que c’est un univers où les sentiments existent. Notre communauté a pu donner l’impression qu’il n’y avait pas de place pour les sentiments, qu’ils devaient être réprimés. Mais ce n’est pas vrai. S’il n’y avait qu’un message derrière le film, ça serait ça.

Parlons des difficultés que vous avez rencontrées pour faire le film. Comment avez-vous réussi à obtenir l’autorisation d’entreprendre un tel projet ?

Je suis allée voir le rabbin. J’ai évoqué le projet, tout en lui disant que je n’étais pas sûre d’en être capable, et que je voulais parler d’une relation amoureuse.

Qu’est-ce qui vous retenait ?

La question, c’est plutôt jusqu’à quel point on peut s’engager là-dedans sans se mettre trop en avant, en se comportant comme il est convenu, en suivant les usages. La religion juive n’a pas prévu de règles sur les conditions de fabrication d’un film.

Mais vous êtes allée de l’avant.

Absolument. Mais ça, ça n’étaient que les préliminaires, le cinéma c’est un peu comme assécher un marécage. Le rabbin, dans sa grande sagesse, m’a donné le feu vert. Et on a commencé. Puis, il m’est arrivé de lui dire : "J’abandonne, Je n’y arrive pas, c’est mauvais pour moi."

Et il vous a encouragé à persévérer.

Plusieurs fois.

Jusqu’à quel point était-il impliqué ? Est-ce qu’il a lu le scénario par exemple, et si oui, est-ce qu’il l’a approuvé ?

Non seulement il n’a pas lu le scénario…

Mais il n’a pas vu le film non plus.

Exactement. Il a confié à mon mari le soin de le lire et de décider si c’était convenable. À titre personnel, il n’avait pas envie de le lire. Il n’en a exprimé le désir que récemment parce que beaucoup de gens l’ont appelé à propos du film. Il voulait savoir précisément de quoi ça parlait. Mais finalement, une fois qu’il a eu le scénario entre les mains, il a renoncé à le lire au delà des premières pages.

Vous l’avez mal pris ?

Pas du tout. Il vit tout ça de l’intérieur. Il n’a pas envie de s’y retrouver exposé. Même dans le cadre de cet entretien, je vous demande de ne pas mentionner son nom. Il n’apprécierait pas.

À votre avis, pourquoi est-ce qu’il a choisi, ce qui est assez inhabituel, de vous laisser tourner ?

Je ne sais pas.

Est-ce que ça vous a surprise ?

Oui. Mais ça faisait aussi partie du processus. On en a énormément parlé tout au long du film. Cela dit, il y a quelque chose d’assez insondable chez ce rabbin.

Peut-être que c’était lié au fait que vous êtes une convertie ?

Mon rabbin est très méticuleux. Ce n’est pas du tout quelqu’un de permissif. Sa famille est établie à Jérusalem depuis quatorze générations et il est loin de penser qu’il faut vivre avec son temps et s’épanouir dans le monde. Mais plus vous êtes un rabbin aguerri et plus votre vision des choses est profonde et vaste. Peut-être qu’il a perçu quelque chose, une forme de vérité. En fait je crois qu’il n’y a pas de raisons. Il m’a dit : "Je sais que tu es quelqu’un de pieux." Et il m’a donné une autorisation écrite.

Comme une ordonnance de médecin ?

Absolument. Je vous rappelle que tous les figurants sont des juifs hassedim. Aucun d’entre eux ne serait venu sur le tournage s’ils n’avaient pas eu l’assurance qu’un rabbin avait donné son approbation.

Sur le plateau, vous avez travaillé avec des hommes, notamment le directeur de la photographie et votre producteur, de façon très proche, presque intime. Comment ça s’est passé ?

Ce n’était pas facile. J’ai été autorisée à faire ce film parce que j’étais passionnée. Mais la passion est un flux permanent. Elle peut partir dans tous les sens. Je déborde d’émotions donc ça se propage. C’est difficile à contrôler.

Comment ça se déroule, d’un point de vue pratique, le fait de travailler toute seule avec un homme ?

Il y a des préceptes religieux qu’on ne peut pas enfreindre. Par exemple, dans certaines circonstances il a pu m’arriver d’être seule avec mon producteur, sans qu’il n’y ait personne d’autre à nos côtés. C’est un problème. Nous avons embauché une monteuse parce qu’il aurait été impossible que je passe des heures, des jours et des mois en salle de montage assise avec un homme. Quand j’ai travaillé avec les acteurs masculins, il y avait toujours une femme avec moi.

Vous n’avez pas eu une enfance ordinaire.

Oui. J’ai grandi à Kfar Saba. Mon père était marin. Ma mère, juive américaine, venait d’une famille implantée aux Etats-Unis depuis quatre générations. On a beaucoup vécu en mer. On voyageait beaucoup avec mon père. On a été très tôt exposés à l’art, à la musique, à la culture. Ma mère était chanteuse, peintre et actrice.

Est-ce que vous regardez des films depuis que vous vous êtes convertie ?

Evidemment, mais je suis partagée. Je me dis que c’est comme si j’étais un médecin, que c’est un domaine qui m’intéresse et au sujet duquel je dois me tenir au courant... Mais c’est juste une excuse. J’adore le cinéma et Dieu. Mais comment concilier les deux ?

C’est-à-dire ?

Je ne suis pas capable de faire la séparation. J’aime le cinéma et en même temps, je n’aime pas le cinéma parce que mon amour est tout entier tourné vers Dieu. D’un autre côté, je regarde les films avec un oeil différent maintenant. Ça fait appel à d’autres processus en moi, comme si le fait de regarder un film activait une autre partie de moi.