LE CINEMA, LA RAGE AU CORPS
Dès l’instant où j’ai eu envie de faire un film, je n’ai jamais rien lâché. Car je suis en réaction par rapport aux clichés et aux a priori dans lesquels on voudrait m’enfermer : il faut dire que je n’avais pas toutes les cartes en main à la naissance. J’ai donc envisagé ce film comme un voyage initiatique, à la fois beau et violent, qui va au-delà du cinéma. Et j’ai commencé à travailler sur Rengaine de la même manière qu’avec mes créations littéraires. Je me suis aussi rendu compte que ma rencontre avec Christophe Rossignon et Mathieu Kassovitz, à l’époque de La Haine, avait été décisive et m’avait poussé à m’engager dans ce projet. Je me suis souvenu du jour où j’avais découvert Kassovitz qui tournait place Saint-Eustache : alors qu’il était recroquevillé comme un foetus, la tête dans ses mains, tous ses techniciens étaient concentrés autour de lui et il n’y avait de place que pour le silence. Cette image m’a beaucoup marqué et donné envie de faire du cinéma.
ESPRIT DE TROUPE
Une autre rencontre a beaucoup compté pour moi : celle avec Peter Brook. La première fois que je l’ai rencontré, il m’a demandé si je connaissais Shakespeare. Je lui ai parlé du film Roméo + Juliette car je n’avais pas vu la pièce. Mais je lui ai expliqué que le thème de la différence et de l’exclusion était inscrit dans mes veines : ma mère est soudanaise, et mon père est algérien. J’ai collaboré cinq ou six ans avec Peter Brook et il m’a initié au travail d’improvisation. Grâce à lui, j’ai joué dans une pièce qui racontait l’histoire d’un boxeur loser, voyageant à travers le monde pour ses combats. Par la suite, je me suis inspiré de ce personnage pour Dorcy, qui est un homme de séduction, charmant les jeunes femmes au cours de ses tournées théâtrales. Après avoir réuni le casting, j’ai débuté seul le tournage et cela m’a pris neuf ans. Je ne me suis jamais interrompu, même si personne ne m’a pris au sérieux.
S’IMPREGNER DE LA REALITÉ
Quand on ne vient pas du milieu du cinéma, on est immédiatement rembarré et on s’entend dire qu’on n’a pas de légitimité pour tourner un film. C’est pour cette raison que j’ai voulu tout « défaire » : je n’ai donc pas écrit de scénario et j’ai multiplié les ellipses au montage. En outre, je crois vraiment à l’improvisation : je repense à Peter Brook qui me disait toujours, « Viens avec tes mots ». Du coup, j’ai choisi de ne pas détacher les personnages de leur univers. Ils font partie d’un corps en mouvement dont la tête est Slimane, et c’est le pardon de Slimane qui va les porter vers la lumière. A mon avis, l’écriture est une malédiction et le cinéma une récréation. Il me permet d’être présent, là, tout de suite. D’ailleurs, je fonctionne en donnant des mots-clés aux acteurs, car j’aime la musicalité des mots.
ACTEURS-PERSONNAGES ET PERSONNAGES-ACTEURS
J’ai d’abord rencontré Stéphane Soo Mongo qui interprète Dorcy. Je l’avais vu dans des films et des interviews et j’aimais ce qu’il véhiculait. Nous avons parlé de mon projet et je lui ai tout de suite expliqué que je n’avais jamais fait de film, que je n’avais pas de scénario et encore moins d’argent : il a accepté de jouer pour moi, sans jamais visionner les rushes. Plus tard, je me suis dit que Sabrina, ma femme, devait aussi participer au projet. J’ai eu raison car non seulement elle est formidable, mais elle m’a fait des propositions intéressantes : par exemple, c’est elle qui m’a suggéré que - pour complexifier encore l’histoire - son personnage pouvait avoir quarante frères au lieu d’un seul !
Alors que j’étais en tournée en Hollande pour la pièce Tierno Bokar, Slimane Dazi est venu me voir et je lui ai demandé de jouer une scène avec moi, où il devait « tuer » Dorcy. Bien qu’il ne soit pas comédien, il a accepté de faire une impro et je lui ai confié le rôle du grand frère. D’autres « comédiens » jouent leur propre rôle, comme la mère de Stéphane, qui est vraiment coiffeuse dans la vie. Avec Stéphane et Slimane, nous avons appris à nous connaître et à nous apprécier. Et je sais que si notre amitié s’était effilochée en neuf ans, notre film ne se serait jamais fait. Ce sont mes « soldats poétiques ». On est tous liés et on fait bloc.
UN FILM DE SOLIDARITÉ
Ce que je retiens de cette belle aventure, c’est l’aide que mes amis m’ont apportée : ils sont tous dans mon film. Mais quand je suis entré en postproduction, il me fallait un ordinateur. J’ai sollicité des contacts qui avaient un pied dans le cinéma, et on m’a regardé de haut. Toute cette frustration a nécessairement influencé le film : à un moment donné, quand le personnage de Dorcy rencontrait Slimane, la confrontation tournait mal parce que cela traduisait mon état d’esprit de l’époque.
Par chance, d’autres, autour de moi, se sont mobilisés : un ouvrier m’a offert un disque dur, un deuxième un écran d’ordinateur, puis Aïcha Belaïdi - en charge des « Pépites du cinéma » - m’a mis en contact avec un jeune monteur à qui je dois énormément et qui s’est investi dans le projet sans aucune rémunération. Grâce à Rengaine, j’ai vu qui étaient les vrais amoureux de l’art, prêts à s’engager dans un acte gratuit, et qui avaient envie d’exister et de grandir avec moi.
SANS CONCESSION
Au début, tout le monde m’a rembarré, mais comme un boxeur, je suis reparti m’entraîner pour revenir encore plus fort. Je me suis accroché et, pendant neuf ans, j’ai tourné plus de 200 heures de rushes. Il ne s’agissait pas de faire un film de séduction, ni d’en faire un pour qu’on m’encourage ensuite à en tourner un second. Je n’avais pas envie de me « faire plaisir » : ce film est un uppercut. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si mon idole est le boxeur Marvin Hagler qui, quand il envoyait un uppercut, faisait très mal. C’était un vrai taureau. J’ai fait ce film dans cette radicalité-là. C’est le film de ma vie.
MONTAGE AU CORDEAU
Le film s’est construit sur la table de montage : je filmais, je montais des plans, puis je refilmais etc. Par exemple, j’ai tourné quasiment le même film version hiver, mais finalement toutes les scènes hivernales ont été coupées. Car j’ai préféré faire un film ensoleillé et, du coup, j’ai refait plusieurs scènes, d’un été à l’autre, que j’avais déjà en boîte. J’ai eu l’impression de passer des ténèbres à la lumière. De même, quand Svetlana Vaynblat, ma dernière monteuse, a travaillé avec moi pendant trois semaines, je me suis rendu compte que le travail de montage n’était pas achevé. Je ne voulais pas de gras, pas de fioritures. Même à 1h20, je n’étais pas satisfait et, au bout du compte, je suis arrivé à une durée de 1h15.
AMOUR EN TERRE HOSTILE
Ce film est un cri, une revendication, qui témoigne des conflits intercommunautaires. Mais c’est avant tout un film d’union, même si je montre combien il est difficile de parler d’amour entre communautés différentes. Rengaine a été réalisé pour favoriser la prise de parole et ouvrir le débat. J’ai systématiquement privilégié l’authenticité du propos et d’ailleurs, quels que soient ceux qui ont vu le film, et quelles que soient leurs origines, ils s’y sont tous reconnus. Je suis fier de cette vérité du propos.
Je tenais à faire un film «de rue », et pas du cinéma de bonne conscience. Il me fallait de vrais lascars, avec leur pedigree et leur envie d’exister. Sans cette vérité, j’aurais peut-être obtenu des aides institutionnelles, mais je me serais sans doute détourné du regard du petit jeune que j’étais et qui tournait en caméra-stylo. Mon film parle d’amour certes, mais d’un amour serti de barbelés. Et Sabrina, l’héroïne, incarne la liberté, rendant la femme plus belle et plus forte. Imaginez : elle est confrontée à quarante frères et pourtant elle ne doute jamais de son amour !
A TRAVERS PARIS
Je suis un bédouin et j’aime marcher. Ce film est un travelling quotidien : on déambule à travers Paris car c’est là où je vis. Je ne voulais pas tourner en banlieue, ou dans les cités, pour qu’on me colle ensuite une étiquette. C’est Julien Boeuf, l’un de mes monteurs, qui m’a permis de prendre conscience que c’était un vrai film urbain, tourné dans des ruelles, des gares, des cafés, au pied des immeubles etc. En revanche, j’ai toujours su que je ne savais pas faire de belles images, des images « léchées » ou esthétiques, car seule la vérité m’intéresse.
SEQUESTRATION
Cette scène m’a été inspirée par mon livre Boumkoeur où tout se passe dans une cave. Avec le recul, je pense que tout le film s’est construit autour de cette séquence. Et si le film n’avait pas été fait dans une forme de fragilité contrôlée, cette séquence de "torture" ne fonctionnerait pas. Car cette scène est tellement maladroite qu’on pourrait presque penser que ceux qui tiennent la caméra n’ont pas le sens de la narration et ne connaissent rien au cinéma. Du coup, l’accumulation de maladresses fait que, nécessairement, le spectateur tombe dans le panneau et se sent « kidnappé » : tout est tellement premier degré qu’il ne peut pas imaginer un instant qu’il y ait le moindre recul sur ce film ! Par ailleurs, je voulais montrer ce qui aurait pu se passer si Dorcy avait été enlevé par les frères de Sabrina. Mais je ne voulais surtout pas aller dans le cliché - parce que je tenais avant tout à déjouer les préjugés.
PÈRES DE CINEMA
Je ne connaissais pas Godard, et je ne voulais pas l’aimer, car il était dans la bouche de tous les bobos et je ne voulais pas m’identifier à lui. Le hasard a fait que j’ai découvert Pierrot le fou, Le Petit Soldat, Une femme est une femme, et je me suis dit que ce cinéaste venait du même endroit que moi ! De même, quand j’ai vu Shadows, Meurtre d’un bookmaker chinois ou Gloria de Cassavetes, je me suis reconnu dans cette culture. Car ce qui me touche chez lui, c’est qu’il tourne en impro, en mêlant comédiens professionnels et non professionnels. Mais quand je pars filmer, je n’ai aucune référence consciente à l’esprit. J’ai découvert tous ces cinéastes au fur et à mesure de ces neuf années de tournage.
CAMÉRA-STYLO
J’ai tourné avec une caméra Sony PD 170 que j’ai achetée grâce aux cachets que j’ai gagnés avec Peter Brook. Mais elle manquait de grain et de caractère. Un jour, Siegfried, qui a réalisé Louise (Take 2) et Sansa, m’a convaincu d’acheter la Panasonic 120 BE qui me permettait de tourner en DV, à une époque où le format HD était trop onéreux. J’ai adoré tourner caméra à l’épaule, dans le mouvement permanent. Mais en voyant les images sur la table de montage, j’ai trouvé que ça bougeait trop. Grâce à une formation de monteur, j’ai compris la nécessité de faire des champs-contrechamps, et de varier les plans. Comme je ne voulais pas avoir d’arrière-plan qui perturbe le déroulement de l’action, j’ai adopté le parti pris d’être en très gros plan sur les visages. Du coup, j’ai filé une caméra aux monteurs, et ils m’ont suivi en tournage, alors qu’ils n’avaient jamais tourné. Pour eux aussi, c’était un voyage initiatique.
LA « NOTE » DE SABRINA
J’ai collaboré avec un garçon qui s’appelle Steve, qui m’a composé des musiques jusqu’à très récemment. Ce que je voulais dès le départ, c’était la « note » de Sabrina - le piano - et le concert où elle se produit. Une de mes séquences préférées, et qui m’a inspiré pour la musique, est celle où Sabrina et Dorcy sont sur le pont, dans une faible lumière : il y avait une ambiance propice au jazz. Mais j’ai eu beaucoup de mal à trouver un compositeur parce que, là encore, on n’avait pas d’argent. J’ai donc demandé à Sabrina de jouer, et j’ai demandé à son frère d’improviser aussi. C’est aussi pour ça que Rengaine est un film d’amour.