Quel est le point de départ de La Femme défendue ?
Eric Assous : A l’origine, il y a un texte que j’ai écrit sous forme de dialogue. Ce n’était pas un scénario, il n’y avait quasiment pas d’indications. C’était juste un dialogue à deux personnages. Quelque chose entre le théâtre, le cinéma, le texte littéraire... Il y avait sans doute une déformation venant de mes antécédents : j’ai écrit beaucoup de pièces radiophoniques, et j’ai toujours préféré les dialogues aux descriptions. J’ai l’impression qu’ils permettent d’aller plus à l’essentiel.
Philippe Harel : Oui, c’était une forme de dialogue sur la stratégie amoureuse tel qu’il a pu en exister au XVIII ème siècle, avec par exemple Crébillon fils. C’est Pierre Salvadori qui m’en a parlé le premier. Il m’a dit qu’il avait lu un texte “Harélien”.
En quoi était-il "Harélien" ?
Philippe Harel : Probablement dans la façon dont il tente d’explorer l’intimité des êtres avec honnêteté, sans méchanceté ni complaisance.
Eric Assous : Il y a cette honnêteté dans les autres films de Philippe. Rien n’est là pour faire joli. Dans ce texte, il n’y avait aucune concession au romantisme, aucun violon. Je voulais parvenir à un réalisme quasi clinique, et pour cela, il fallait que j’enlève tout “le gras” du récit. Prendre le parti de n’avoir que deux personnages, alors que dans les histoires d’adultère, il y a toujours un trio. Et ne garder de ces personnages que leur relation, rien que leur relation.
Philippe Harel : C’est cette épure qui m’a séduit. Cette austérité. J’ai tout de suite adhéré au projet sans savoir quelle forme j’allais lui donner. Parce qu’il fallait trouver un moyen de le mettre en images en évitant le champ/contrechamp traditionnel. Ça m’a pris un an.
De trouver l'idée de la caméra subjective ?
Philippe Harel : Oui, c’est une idée qui s’est imposée à moi. J’avais réfléchi à d’autres procédés pour faire exister ces deux personnages. Par exemple que tout le reste du monde soit flou, ou que l’on ne distingue que des ombres. Mais ce n’était pas satisfaisant. Puis un jour, j’ai relu tout le dialogue en pensant à la caméra subjective, et j’ai vu que ça fonctionnait.
Sur un film entier, c’est tout de même un pari...
Philippe Harel : Il ne fallait surtout pas que ça ait l’air d’une performance, et que l’on oublie la caméra subjective. On a cherché quels films avaient déjà utilisé le procédé. Il y a La Dame du lac, de Robert Montgomery. Mais on y sent clairement que c’est un procédé imposé à un scénario qui ne le demandait pas. Il y a aussi Les Passagers de la nuit, où les vingt premières minutes sont, en partie, en caméra subjective. C’est une pure contrainte du scénario. Parce que le personnage que joue Bogart doit se faire opérer pour changer de visage.
Eric Assous : C’est un procédé qui est aussi utilisé dans certains films d’horreur. Au moment d’un crime, pour qu’on ne sache pas qui est l’assassin...
Philippe Harel : Et pour que les spectateurs ne se demandent pas ce qu’on leur cache, ou si François est un monstre, j’ai décidé de me montrer assez vite dans le reflet d’une vitre.
Il a fallu adapter le texte, transformer ce dialogue en scénario...
Philippe Harel : Oui, préciser des décors, ajouter quelques ambiances : savoir quand passent les serveurs, par exemple, dans les scènes de restaurant. De toute façon, le choix de la caméra subjective interdisait certaines choses : par exemple, il était hors de question que François et Muriel s’embrassent. Dans La Dame du lac, le héros ferme les yeux quand il embrasse sa partenaire : c’est comme s’il avouait aux spectateurs les limites de la caméra subjective, ce qui dévoile encore plus le procédé.
Eric Assous : On ne voulait pas non plus les voir faire l’amour.
Philippe Harel : Il a fallu mettre au point toute une installation pour le tournage. Pour qu’Isabelle Carré puisse jouer sans regarder la caméra...
C'est-à-dire ?
Philippe Harel : On a installé un système qui permettait à Isabelle de me voir, dans un miroir, lui donner la réplique. Ce miroir était en fait une glace sans tain derrière laquelle était placée la caméra. J’avais remarqué aux essais que le regard n’est pas le même suivant qu’on fixe un objet, par exemple une caméra, et une personne. Quand on regarde quelqu’un, le regard est très mobile, il suit le regard de l’autre. Il fallait qu’Isabelle puisse me regarder... C’était même nécessaire pour la justesse de son jeu. Cela a donné parfois des installations invraisemblables : par exemple, dans la scène où après l’amour, elle est couchée nue sur moi. J’étais donc allongé, elle aussi, mais je ne pouvais pas la regarder. J’avais dû installer un moniteur au plafond à travers lequel je lui parlais pendant qu’elle s’adressait à la caméra ! On n’aurait pas pu avoir de longs dialogues sans ce procédé un peu compliqué...
Justement, il y a beaucoup de plans fixes. L'œil humain n'est-il pas beaucoup plus mobile, ne vagabonde-t-il pas davantage ?
Philippe Harel : C’est ce qu’on croit. Mais en filmant caméra à l’épaule, on ne ferait que souligner le caractère artificiel du procédé. Parce que notre regard est toujours stable. Je me suis même aperçu que notre cerveau faisait lui-même du montage : quand notre regard va d’un point à un autre, il oublie ce trajet pour juxtaposer l’image de départ et l’image d’arrivée. Comme au cinéma ! Et puis si la caméra, dans les scènes de repas, est toujours sur Muriel, c’est qu’on ne peut pas montrer autre chose par rapport à ce que François lui dit. Il la désire, et plus il la désire, plus il la regarde. Il ne va pas regarder ses chaussures, ou la serveuse !
Eric Assous : Oui, c’est la situation qui prime. Si l’on parle de quelque chose d’important, ce qui se passe autour de soi, ce qu’on mange, tout devient très accessoire. On le voit sans le regarder...
Philippe Harel : Quand leurs rapports se dégradent, François commence à regarder ailleurs. Après la maison de campagne, bien qu’elle ait changé de coiffure et acheté un pull pour attirer son attention. Il regarde un couple, et là, d’un seul coup, les autres existent. C’est intéressant de savoir ce qu’on regarde précisément. La Femme défendue est un film sur le regard.
On a l'impression, notamment parce que vous jouez vous-même le personnage de François, que ce regard subjectif est, pardon pour l'expression, très “objectif”. A la façon du regard d'entomologiste qu'il pouvait y avoir sur les personnages de L'Histoire du garçon qui voulait qu'on l'embrasse...
Philippe Harel : Je ne crois pas. Au début, j’avais pensé à des acteurs qui ont une “belle” voix. Après, j’ai pensé que c’était idiot : pourquoi ne pas le jouer moi-même ? En outre, il était plus commode, compte tenu des contraintes techniques de prendre la place du personnage masculin.
A la première scène de repas, le spectateur; habitué à la grammaire traditionnelle du cinéma, attend un contrechamp qui ne vient pas...
Philippe Harel : Ce qui est drôle, c’est qu’après le tournage, quand j’allais au cinéma, les contrechamps classiques me gênaient. Et sur le film que j’ai tourné après, j’avais du mal à organiser mes champs/contrechamps. J’avais désappris la grammaire du cinéma ! Si vous regardez bien La Femme défendue, vous verrez d’ailleurs que la première séquence, le pré-générique dans la voiture, est en fausse caméra subjective, car si François regardait Muriel comme il le fait tout en conduisant, il aurait dû avoir un accident. Le montage alterné de la route et de Muriel tel que je l'avais prévu ne fonctionnait pas. Il fallait peu à peu installer le spectateur dans l’idée de la caméra subjective, en lui ôtant progressivement ses repères...
Tout le film est placé sous le signe de ce “manque” : les autres personnages nous “manquent” aussi... Est-ce que le double choix, celui de tourner en caméra subjective, et celui de ne raconter que leur histoire, ne contribue-t-il pas à installer une sensation d’isolement, de solitude ?
Eric Assous : Solitude ? Je ne crois pas. Cela renforce le caractère à la fois banal et implacable de cette histoire. Tout le reste nous paraissait hors sujet. Comme des scènes a priori “payantes” : l’entrevue entre François et sa femme, ou la visite incognito de Muriel au magasin de sa rivale ! Cela n’entrait pas dans le principe narratif.
Philippe Harel : Ces partis pris apportent à la fois une autre vision et une vérité inattendue. Cela nous permet de capter des moments que la plupart du temps on ne montre pas dans les autres films. Et de jouer différemment avec les durées : par exemple, quand on choisit de montrer deux personnes qui n’ont rien à se dire au téléphone, mais continuent de se parler. Et on ne les voit même pas : on voit un pan de mur ! Par exemple celui que François regarde quand il téléphone de chez lui, en cachette. C’était quelque chose qui m’excitait beaucoup : réfléchir à ce qu’on regarde vraiment quand on téléphone à quelqu’un. Et filmer un mur blanc !
Eric Assous : Et puis cette chronique d’un adultère ordinaire devient aussi le portrait de cette jeune femme : sans la caméra subjective, on n’aurait sans doute pas remarqué la complexité des sentiments de Muriel, et la finesse psychologique du jeu d’Isabelle Carré.
Comment l'avez-vous choisie ?
Philippe Harel : J'ai auditionné plusieurs comédiennes : sur une scène qu’elles choisissaient, et sur une autre que je leur imposais. Ce qui m’a intéressé chez Isabelle Carré, c’est qu'on avait toujours vu en elle une jeune fille pure, et qu'elle montrait dans les essais une possibilité de modifier un peu cette image lisse. On ne soupçonne pas son caractère. On pourrait croire qu’elle est docile, soumise, et ce sont de fausses impressions. La révolte que manifeste Muriel au fur et à mesure du film est plus inattendue qu’elle ne l’aurait été avec d’autres comédiennes, au physique apparemment moins sage... En plus, elle est très belle. Et c’est une virtuose !
La différence sociale entre les deux personnages intervient de façon insidieuse...
Eric Assous : Les rapports d’argent sont très importants entre eux. Il fallait que François ait une situation aisée. C’est un type qui a bien réussi, qui a deux résidences secondaires, jamais de problèmes d’argent. Ça fait partie de sa stratégie quand il l’amène à l’hôtel : il savait que dans un palace, elle céderait...
Vous le trouvez sympathique ?
Eric Assous : Non. Si l’on regarde froidement, il est même par moments franchement monstrueux. Mais ses faiblesses le rendent aussi émouvant. D’ailleurs, peu importe qu’il soit sympathique : il synthétise les contradictions humaines, l’égoïsme, la lâcheté, etc.
Philippe Harel : Il est surtout émouvant, à la fin quand il se retrouve pris à son propre piège.
Entre les immeubles en construction - peut-être une métaphore de son couple - et les routes toutes droites, sur lesquelles il répugne à faire demi-tour - peut-être une métaphore de sa vie -, François est dans un univers un peu aliénant...
Philippe Harel : On ne le voit pas avec sa femme et son fils. Il y a sûrement des moments agréables, de confort domestique, même si son couple est usé...
Eric Assous : Ils sont mariés depuis un certain nombre d’années, et il a un peu fait le tour de leur relation...
Qu’est-ce que Muriel trouve à François ?
Eric Assous : Il y a probablement une forme de fascination : quand un homme veut très fort une femme, il me semble que quelque chose, un fluide, finit par passer. Sans doute aussi est-elle flattée qu’un homme plus âgé qu’elle s’intéresse à elle. Elle doit être habituée à rencontrer des gens de son âge...
Philippe Harel : Elle dit elle-même qu’elle voudrait être plus vieille... Il y a aussi entre eux une relation physique assez forte.
S'agit-il d’un jeu amoureux ou d’une véritable passion ?
Eric Assous : C’est une passion. François a des sentiments très forts pour Muriel. Au début, il s’est conduit en stratège : il veut simplement faire l’amour avec elle. Mais il est vraiment tombé amoureux d’elle, “raide dingue” !
Leur relation progresse : au départ, c’est lui qui a le dessus, et après c’est elle...
Philippe Harel : Cela se fait par étapes...
Eric Assous : Je dirais plutôt qu’il y a une alternance : par moments, elle mène le jeu, par moments, c’est lui. Je pense qu’il n’y a jamais égalité des sentiments dans une passion. C’est tantôt l’un qui aime plus, tantôt l’autre.
Comment doit-on comprendre le titre, La Femme défendue ?
Eric Assous : Pour moi, c’est un titre très précis, concret, qui dit clairement ce qu’il a à dire. Un titre sans concessions, comme se veut le film.
C’est vous qui l’avez trouvé ?
Eric Assous : Non, c’est Philippe. Le mien n’était pas très bon.