C'est un mélodrame. C’est une histoire extravagante mais pas impossible, située dans un restaurant où il est normal que l’on mange de tout, même si c’est pour faire une expérience. Certains trouveront que les extravagances de la nourriture sont dures à digérer.
Le modèle de l’histoire est la tragédie classique de la vengeance, avec un accent mis sur les fonctions du corps humain : manger, boire, déféquer, copuler, roter, vomir, se dévêtir, saigner.
J’ai pris pour référence le théâtre satirique jacobéen et particulièrement Dommage qu’elle soit une putain de Ford, qui traite avec sérieux et compassion certains sujets tabou à la limite de l’expérience humaine. Dans le cas de Ford, c’est l’inceste entre adultes consentants.
Dans Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, c’est celui de l’acte le plus obscène qu’un humain puisse infliger à un autre, le cannibalisme. Le cannibalisme est une réalité si difficile à appréhender qu’on en parle en général avec ironie et incrédulité.
A cet égard, le texte de Jonathan Swift, Modeste proposition concernant les enfants de classe pauvre, suggérant le cannibalisme comme solution aux problèmes de la pauvreté chez les Irlandais, reste un document troublant.
Le titre du film suggère son intrigue : une liste de quatre personnages formant l’éternel triangle amoureux (car le film est aussi une histoire d’amour), avec le CUISINIER dans le rôle de l’outsider. Le film s’articule autour du VOLEUR, incarnation parfaite du méchant. Il ne possède aucune qualité. Tous les personnages le détestent et le méprisent ouvertement. Il tue les chiens, brutalise les femmes, torture les enfants. C’est une brute pleine de préjugés, un type grossier pourvu d’une imagination scatologique et d’une sexualité restée au stade infantile.C’est un personnage contemporain qui souille tout ce qu’il touche avec sa cupidité, son ignorance et son égoïsme foncier.
On peut dire de ce conte moral sur les aventures du canal alimentaire qu’il n’échappe au réel qu’à la dernière minute du film.
On ne saurait éliminer le Mal de façon plus radicale.
Peter Greenaway