Vous dites avoir le sentiment d’appartenir à une génération perdue... pour quelles raisons ?
Les années 90 furent le cadre d’un boom médiatique en Roumanie qui changea la perception de la vie chez beaucoup de jeunes de cette époque. Je l’ai moi-même vécu lorsque j’avais environ 10 ans et je me souviens que les médias avaient un énorme impact sur ma vie. J’ai grandi avec des idéaux et des buts différents de ceux des générations précédentes qui n’avaient alors accès qu’à deux heures de télévision nationale par jour. Et je pense que le fossé entre ce que fait miroiter les médias et la réalité à laquelle nous devons faire face a déboussolé toute notre génération.
Peut-on dire que « Un mois en Thaïlande » est, d’une certaine manière, un portrait de cette génération ?
Je n’ai pas pensé à cela lorsque j’ai commencé le film. Je n’avais pas l’intention de faire un film sur la Roumanie. Mais je suis roumain, j’ai vécu toute ma vie ici et je pense à des histoires qui se déroulent ici. Donc automatiquement il y a une touche roumaine dans l’atmosphère du film. Il respire la Roumanie car c’est la façon dont je respire. Mais, néanmoins, le film parle avant tout de la jeune génération, orientée vers la culture occidentale et voulant fuir le passé communiste.
Un premier film comprend souvent une part d’autobiographie. L’histoire de Radu est-elle quelque part aussi la vôtre ?
Je me reconnais dans Radu à travers beaucoup de situations, même si rien dans tout cela n’est autobiographique. Je n’aurais, en effet, certainement pas eu le courage de larguer quelqu’un au jour de l’an comme il le fait. Mais la plupart des choses dans son attitude font partie de moi, même ses pires défauts.
Quel a été le point de départ du scénario ?
La toute première version, à peine écrite, juste ébauchée, était à propos d’un jeune homme qui au début du film quitte sa petite amie et part à la recherche de son ex dans l’espoir de la reconquérir. Il finit par la retrouver, mais il est complètement ivre au moment des retrouvailles et il se demande finalement si son désir de renouer avec elle est si profond. Puis j’ai discuté de cette idée avec Vlad Trandafir, qui est un ami que j’ai rencontré à l’école de cinéma, et lui ai proposé de me rejoindre pour l’écriture du scénario. Il a apporté ses propres idées et, ensemble, nous avons écrit plus d’une dizaine de versions pendant environ un an. Le problème principal auquel nous nous sommes confrontés était de trouver la dose exacte de situations « véridiques » pouvant survenir en une journée de 24 heures au cours de laquelle le héros allait passer d’une relation amoureuse à une autre. Comme la situation de départ est assez peu commune, nous tenions en revanche à ce que tout soit crédible à l’écran.
Il y a deux scènes d’exposition qui me semblent importantes pour comprendre cette génération perdue dont vous parliez tout à l’heure. D’abord celle du repas chez les beaux-parents de Radu...
Cela fait partie de ces scènes qui racontent non seulement le héros mais le contexte, social, humain, affectif... dans lequel il évolue. Confronter Radu aux parents d’Adina nous permettait à la fois de mettre en avant les différences qui existent entre ces deux générations pourtant juxtaposées, et induire un contrepoint à la perception que Radu a du couple au début du film. Celle du supermarché met en évidence une r oumanie consumé - riste dans laquelle r adu semble perdu...
La scène dans le supermarché est arrivée assez vite dans le processus d’écriture du scénario. Elle est importante pour moi car elle met Radu dans l’obligation de choisir entre différents produits. Un truc banal de la vie de tous les jours. Mais je pense que le consumérisme et la mentalité qui lui est liée, tous deux nés en Roumanie avec l’arrivée récente du capitalisme, ont provoqué une confusion dans la génération à laquelle j’appartiens.
Lorsque j’étais petit, il n’y avait que peu de produits dans les magasins où je me rendais. Et je les connaissais tous. Du moins ceux qui représentaient un centre d’intérêt pour moi. Mais de plus en plus de produits et de marques sont apparus ces dernières années et même moi, je m’y perds. Je ne sais presque jamais choisir le produit dont j’ai vraiment besoin. Radu est face au même dilemme. Mais à un autre degré. Lorsque plusieurs options vous sont offertes, il est difficile de savoir celle qui vous convient vraiment.
Les prénoms des deux petites amies de Radu sont des anagrammes. Ce n’est pas un hasard...
C’est un clin d’œil de mon coscénariste. Une manière de faire comprendre au public qu’Adina et Nadia sont peu ou prou deux personnes au caractère similaire. Une façon de dire que souvent, nous recherchons les mêmes typologies de relations, et des amants ou des maîtresses qui se ressemblent. Et cela, même si ces amours ne sont pas faites pour nous.
Quels étaient les enjeux de la mise en scène pour ce film qui parle d’une crise intime mais ne passe pas ou très peu par le dialogue ?
Le plus difficile dans ce film était de traduire en images et les émotions et les pensées intimes de Radu en n’ayant recours qu’à un point de vue filmique purement objectif. Le film parle du combat entre le rationnel et l’émotionnel. Radu est capable de ressentir de fortes émotions qu’il essaie de combattre en étant rationnel, mais il échoue : ce qui le conduit à quitter Adina, avec laquelle il a conscience de ne plus être heureux, pour tenter de renouer avec Nadia... D’où l’incessante difficulté de traduire tout cela à l’écran à travers les gestes et les mouvements du corps qui seraient les plus justes. J’avais la certitude qu’il fallait limiter le discursif le plus possible. D’autant que notre histoire allait se passer dans des soirées et clubs de nuit où parler avec les autres n’est pas la chose la plus facile et la plus spontanée. J’ai donc choisi de filmer un homme qui n’aurait pas de direction précise, un homme qui pense savoir ce qu’il veut, où il va mais qui en réalité ne le sait absolument pas.
Le travail de la bande son intervient pleinement dans la narration...
Pour le son, nous avions dès le départ songé à quelque chose de très réaliste. Avec toutefois deux exceptions majeures : les séquences d’ouverture et de fin, où la musique serait extra diégétique, au contraire du reste du film où les musiques que l’on entend proviennent des lieux où se situe l’action. Même si elles ont été rajoutées en post production. Mais là encore avec l’ambition de coller au plus près de la réalité qui entoure le héros. L e film travaille une forme très réaliste, comme saisie sur le vif... A l’exception du tout premier plan, qui est un large panoramique de Bucarest accompagné par une chanson, et du dernier qui lui fait écho, le reste du film repose en effet sur un cinéma en prise avec le réel. Mais sur la fin, à nouveau, nous nous en détachons en particulier lors de la scène de danse entre Radu et Emilia. Idem avec ce plan de fin où l’on voit les étoiles briller dans le ciel de Bucarest après les retrouvailles et la réconciliation entre Radu et Nadia. Un instant que je qualifiais dans le scénario comme « virgule » car Radu a enfin atteint son but. Enfin semble l’avoir atteint car pour moi ce n’est pas un point final mais bien une virgule. C’est pour cela que j’ai voulu finir le film sur ce plan circulaire qui signifie deux choses. À la fois que la boucle est bouclée, mais aussi que Radu revient au point de départ. Car ce plan est aussi celui sur lequel s’ouvre le film...
Le travail sur le cadre est particulièrement important ici car c’est la manière dont vous parvenez à faire ressentir au public le rapport de Radu au monde qui l’entoure...
C’est sans doute l’une des premières choses dont nous avons parlé avec Andrei Butică , mon chef opérateur. Le type d’histoire que je voulais raconter impliquait presque par principe que la caméra soit en orbite autour du personnage principal. Mais il était aussi très important que le cadre nous laisse la liberté d’observer ce qui se déroule autour de Radu. Sans pour autant jamais anticiper ses actions ou ses mouvements. Je souhaitais que le cadre inscrive Radu dans une réalité urbaine, sociale ou affective tout en révélant de manière implicite son rapport à celles-ci. Il est impossible de pénétrer au cinéma le mental d’un personnage, au contraire de la littérature. Nous avons choisi de rester au plus près de lui le temps d’une journée et de faire comme si nous avions gardé les moments clés. Et j’espère que cela permettra au spectateur d’éprouver une sorte d’empathie et de comprendre le parcours de Radu.
Comment avez-vous songé à Andrei Mateiu pour le rôle principal ?
J’avais déjà travaillé avec lui sur mes court-métrages y compris celui de mon diplôme. Il convenait parfaitement au personnage de Radu, à ce caractère obtus, que j’avais en tête. J’ai trouvé les autres comédiens après une longue période de casting et une fois la distribution terminée, nous avons tout de suite commencé les répétitions. Je voulais confronter des non profes - sionnels aux comédiens professionnels, et leur laisser la possibilité d’improviser dans certaines scènes pour lesquelles je ne leur donnais pas les dialogues mais simplement les enjeux de la séquence.
Le cinéma roumain connaît un essor salué par les festivals et les critiques internationaux. Un cinéma qui se caractérise par un fort ancrage sociétal...
Avant les années 90, les cinéastes roumains dépendaient du bureau de la censure et n’étaient pas libres de faire les films qu’ils souhaitaient. Par exemple, il ne leur était pas possible de parler des problèmes de société. Les membres du parti responsables du secteur culturel les forçaient à créer une vérité aussi factice qu’artificielle vantant les mérites du monde communiste. Ce n’est qu’après la chute du mur que de jeunes cinéastes ont commencé à faire des films plus en phase avec la vérité sociale qui était la nôtre. Si ce sujet leur tient à cœur c’est que la plupart d’entre eux sont nés dans les années 80 sous l’ère communiste. Ils ont vu et vécu la rupture et les débuts de la démocratie. Ces années de transition où il était vital de témoigner du changement et de ses conséquences sur le quotidien des roumains. Raison qui explique selon moi cette empreinte réaliste et sociale de l’actuel cinéma roumain