Depuis quand l’acteur que vous êtes avait-il envie de réaliser ?
J’ai toujours pensé qu’à quarante ans je mettrais en scène mon premier film. Mais avant tout, au départ, je voulais être comédien. J’ai un appétit de cinéma, depuis l’enfance, qui ne m’a jamais lâché. J’ai découvert Outsiders de Coppola à onze ans, au Rialto, mon cinéma de quartier et cela a été pour moi une révélation. C’est le cinéma qui m’a donné envie d’être acteur. Et le fait que je sois plutôt à l’aise dans les spectacles qu’on jouait à l’école m’a donné le culot d’essayer. Et très vite, en tant qu’acteur, dès que j’ai commencé à vraiment travailler, à avoir davantage le choix, j’ai eu tendance à choisir les films plutôt en fonction du réalisateur que de l’importance du rôle. Par exemple, récemment, j’ai accepté un rôle de cinq jours parce que je voulais voir comment Lou Ye travaillait.
Sur le plateau, je ne retourne pas dans les loges. Je suis toujours là, même quand je ne tourne pas. J’observe, je fais mon apprentissage, j’emmagasine. J’ai eu cette attitude dès mon tout premier film Les Équilibristes, réalisé par Nikos Papatakis avec Michel Piccoli. J’incarnais un personnage peu bavard, mais qui était très souvent présent. J’en ai profité pour regarder et apprendre un peu la technique, mais aussi la gestion d’un plateau, d’une équipe, d’une troupe d’acteurs. Plus tard, j’ai eu l’occasion de travailler avec des réalisateurs comme Alain Corneau ou Benoît Jacquot et ils m’ont énormément appris.
Vous aviez depuis longtemps envie d’adapter un des romans de Justine Lévy ?
J’ai mis du temps à me l’avouer, mais j’étais très énervé à l’idée que qui que ce soit mette en scène un de ses livres. Donc je cassais tous les candidats dès qu’il s’en présentait un. Mauvaise Fille est pour moi le plus cinématographique des romans de Justine. Louise est une héroïne avec une vraie trajectoire, un dilemme entre la joie, le chagrin, la vie et la mort. On en a discuté avec Justine et on a décidé d’écrire le scénario ensemble, sans en parler à personne.
Par rapport au livre, le film est plus fictionnel et la fiction, c’est ce que j’ai apporté. Comme j’ai été témoin de très peu de ce que raconte le livre, je suis allé à la recherche d’Alice et d’une Louise que je n’ai pas connue. J’avais besoin de faire ce voyage avec Justine. La phase d’écriture a été très joyeuse, pour nous deux, et parfois douloureuse pour elle. Nous avons vraiment partagé l’écriture ensemble. Ensuite, sur le tournage, elle m’a laissé le champ libre. Elle n’est pas intervenue sur ma façon de la trahir…
Qu’est-ce qui vous paraissait le plus difficile à réussir sur le tournage ?
Je crois que c’est la maîtrise du plateau. J’ai vu des réalisateurs ne plus rien maîtriser, se faire lâcher ou faire régner la terreur et j’avais ces écueils en tête. De toute façon, le secret pour réussir un tournage, c’est une bonne et longue préparation. J’y ai passé trois mois. J’ai choisi chaque membre de l’équipe, j’ai préparé le découpage, discuté des décors, des couleurs. Moi qui suis terriblement traqueur comme acteur, étonnamment je me suis senti prêt, calme, concentré.
Le premier jour du tournage, on a tourné la scène où Louise découvre que sa mère est malade. Donc tu démarres ton premier film avec une scène intense et tu dois diriger une débutante, Izia, et Carole Bouquet... Ça aurait pu être très déstabilisant mais finalement c’était très bien de commencer comme ça. Inévitablement, à un moment, Carole m’a dit : “Toi qui es acteur, tu sais bien que...” et j’ai répondu tout de suite : “Je ne suis pas acteur là, je fais un film.”
Qu’est-ce qui vous a séduit en Izia ?
Quand c’est une inconnue qui porte un film, on y croit plus fort car elle ne porte pas les fantômes de ses rôles précédents. Donc je rêvais d’une inconnue. Pour qu’elle et moi vivions ensemble notre première fois, elle comme actrice, moi comme réalisateur. Et puis un soir, avec Justine et des amis, on est à la campagne, la télévision est allumée, il y a Les Victoires de la Musique et soudain arrive cette fille incroyable, rock, puissante, et l’instant suivant, tellement touchante de fragilité quand elle prononce ses remerciements. Là, on s’est regardés avec Justine : on avait pensé à la même chose... On lui a fait passer des essais, dans lesquels elle a été immédiatement extraordinaire, et qui ont convaincu tout le monde. Elle n’a pas cherché à rencontrer Justine pour lui parler de Louise. Elle a lu le scénario et elle s’est lancée.
Comment avez-vous eu l’idée d’aller chercher Bob Geldof ?
Dès l’écriture, j’ai pensé à faire du père une rock star. Ça m'intéressait d'inventer un père à la fois ultra-responsable, ultra-impliqué, complètement ancré dans le réel, un rêve de père quoi, mais en même temps absent, en tournée, vivant dans des palaces, iconique. Le problème, c’était de trouver la rock star pour jouer le rôle. Et une rock star qui soit bon acteur. En France je ne voyais que Jacques Dutronc, mais il semble ne plus avoir envie de tourner. Et puis un jour, Richard Rousseau, le directeur de casting, a évoqué Bob Geldof. Et dès qu’on entend ce nom, on se dit : “Evidemment !”. Il a tout : un charisme indéniable, une réputation mondiale au-delà du milieu musical, un engagement politique.
Sur le plateau, il était touchant de disponibilité, il cherchait, il écoutait, il était très impliqué. Ce n’est pas si simple de jouer en passant d’une langue à l’autre. Et puis c'était très écrit, ce franglais, dès le scénario, mais c’est compliqué à jouer. Il a fait quelques lectures avec Izia et j’ai réalisé ce à quoi je n’avais pas du tout pensé : Bob a une dégaine assez proche de celle de Jacques Higelin. Ce couple père-fille fonctionnait vraiment. Et puis ce sont deux rockers…
Vous avez envisagé de jouer Pablo, avant de confier le rôle à Arthur Dupont ?
Je jouais le rôle quand on écrivait le scénario, mais je ne voulais surtout pas jouer dans mon premier film de réalisateur... Donc on a cherché, on a fait des essais. Mais c'est en voyant Bus Palladium que j'ai pensé à Arthur. Il a une douceur, une vraie bonté. Il regarde les autres, il les voit vraiment, il existe, discrètement, mais intensément. C’est quelqu’un de passionné. C’est aussi un acteur qui travaille beaucoup. Il m’a beaucoup observé. On a passé du temps ensemble. Je lui ai filé des vêtements à moi, il a rencontré mes copains…
Les copains de Louise et de Pablo dans le film sont les vôtres dans la vie ?
Oui, c’était la meilleure façon que ces scènes aient du charme, qu’elles soient vivantes, naturellement. Le dîner du film ressemble à ces dîners qu’on se fait régulièrement. Il en va de même pour la feria. Ce sont nos amis proches, ceux avec qui on dîne, on part à la campagne. C’était formidable de les avoir avec moi, le temps d’une scène ou deux. Dans le film, ils boivent des vrais coups. J’avais donné quelques charnières de texte et à partir de là ils ont improvisé. J’avais parfois envie de changer de côté et d'aller me marrer avec eux…
Comment dirige-t-on une actrice confirmée, une débutante et un jeune premier ?
Sans faire de psychologie ! J’ai eu de la chance : ce sont des acteurs qui posent très peu de questions au-delà des problèmes concrets qu’ils rencontrent à l’intérieur d’une scène ou d’un plan. Carole et Izia sont des actrices de premières prises. Arthur s’abandonne au fur et à mesure. Izia, elle donne tout, tout de suite. Elle aime se faire peur, et c’était incroyable à observer. Parfois elle donnait des choses tellement fortes, immédiatement ! Je n’ai jamais demandé dans quoi elle allait puiser pour trouver tout ça. Et elle ne m’a rien raconté non plus.
Comment avez-vous choisi l’image, les décors, les ambiances du film ?
Les choses se sont construites autour de la musique. J'avais en tête presque tous les morceaux présents dans le film dès l'écriture du scénario. Et puis j’avais en permanence avec moi un cahier avec des codes de couleur et des photos. Chaque époque, chaque ambiance était détaillée. On lorgnait vers Basquiat pour les années quatre-vingt, vers les photos de Nan Goldin pour les scènes d’hôpital. C’est d’ailleurs un joli clin d’oeil que Joana Preiss, l’égérie de Nan Goldin, tienne un petit rôle dans le film...
Comment avez-vous vécu le montage ?
J’ai eu la chance que Yann Dedet accepte de monter le film. Sa filmographie est intimidante, mais au quotidien il est attentif, énergique, généreux aussi. Yann a gardé une fraîcheur, une curiosité intactes. Je comprends que les plus grands réalisateurs lui soient restés fidèles. Il n’a peur de rien. Avec lui, on peut tout dire et tout essayer. Il vous pousse dans vos retranchements, pas pour vous donner tort, mais au contraire pour vous forcer à assumer vos choix. Cela a été un travail passionnant. Parce qu'après ce chaos qu'est un tournage, avec ses batailles et ses luttes quotidiennes, j'ai eu la sensation que le temps du montage, du mixage et de la post-production en général, était quelque chose de doux, de presque apaisant. C'est pourtant là que tout se joue puisqu'avec Yann on a déconstruit et réinventé le film. Mais on était sur une mer calme et c'était bien.