Vous pensiez que vos romans pouvaient être adaptés au cinéma ?

Non. D’ailleurs, la première fois qu'on me l'a proposé, je n'ai pas pris ça très au sérieux. Et puis, juste après qu’elle a réalisé Pardonnez-moi, Maïwenn est venue me trouver pour me dire qu'elle avait très envie d'adapter Rien de grave. J’avais beaucoup aimé son film et elle m’a séduite, elle m’a emballée. Mais quand, ensuite, elle a voulu que je m'implique, que je lui donne mon avis, mon assentiment, ça a commencé à me faire un peu peur. J'avais envie qu'elle prenne mon livre et qu'elle le transforme en autre chose, quelque chose qui lui ressemblerait à elle : en fait je voulais qu'elle m'en débarrasse et elle me demandait tout le temps de dire oui, non, ça n'allait pas. Finalement, c'est elle qui m’a appelée un jour en me disant :“Je n'y arrive pas, je ne veux plus le faire.”. A partir de là, je me suis dit qu’il valait mieux oublier le cinéma. Et puis, Patrick a commencé à me parler de son désir d’adapter un roman, le roman d’une autre romancière et je l'ai très mal pris, c'était comme s'il me préférait quelqu'un d'autre. Voilà, c'est parti de là, en quelque sorte, d'une vilaine crise de jalousie.

Qu’est-ce que son imaginaire a changé, par rapport au roman ?

Pas mal de choses. Patrick est plus optimiste que moi et il est croyant, ça joue dans le rapport à la mort et ça se sent dans son film. Et puis, il a cette chance ou cette force de ne pas chercher à plaire, il s'en fout et ça le rend libre : il y a des scènes de corrida par exemple et ce n'est sans doute pas hyper fédérateur. En revanche, on a tous les deux les mêmes réflexes face à ce qui est trop lourd, on esquive. Et puis on pense tous les deux que, dans la vie, le bonheur et le tragique sont intimement mêlés, que la vie est un mélange des deux. C'est vraiment ça le roman, puisque ça raconte la coïncidence d'une naissance et d'une mort. Le film est resté très fidèle à cette idée, que les choses ne sont jamais complètement tristes ou complètement gaies.

Vous aviez déjà écrit pour le cinéma ?

Jamais ! Mais on s’est lancés avec enthousiasme et on a été les premiers surpris que ça nous prenne six longs mois. Patrick est un gros bosseur, moi j’étais exsangue après deux heures de travail. Certaines scènes ont été plus délicates à écrire que d’autres. Les scènes de maladie par exemple, là où Patrick me parlait d'Alice, moi je voyais ma mère, la réalité était plus forte. En fait, les scènes trop douloureuses, je l’ai laissé les écrire tout seul. Après la sortie du roman j'avais eu une sensation d'apaisement, c'était comme une blessure qui se refermait. Et là, il me fallait tout réouvrir, remettre les choses à plat, les prendre dans leur nudité la plus totale et remplacer tous les mots par des images. Seulement moi, les premières images qui me venaient, ce n'étaient pas juste des images, c'étaient des souvenirs, et j'avais l'impression de réveiller une morte. C'était pas facile facile. Jusqu'à la fin, je ne savais pas comment Patrick voyait les choses exactement, ce que ça allait donner et si j'allais être contente. En somme, j'avais doublement peur : peur d'être déçue par le film et peur d'être déçue par Patrick.

Vous aviez déjà l’idée de Carole Bouquet à l’écriture ?

Oui. J'essayais de substituer le visage de Carole Bouquet au visage de ma mère et de temps en temps ça marchait. Quand je l'ai rencontrée elle m’a beaucoup plu. Elle est si différente de son image. Et si proche, contre toute attente, du personnage d'Alice. Comme elle, c’est une rebelle, une insoumise, qui méprise les conventions sociales. Carole Bouquet dans ce rôle, c’est un choix qui sonne juste, au-delà de sa beauté fulgurante. Alice et elle ont quelque chose dans leur manière d’être au monde qui n’est pas si différente. D'ailleurs, Carole a dû le sentir, car elle ne m’a posé aucune question. J’avais envie qu’elle fasse ce qu’elle voulait de ce personnage, qu’elle ne soit jamais tentée de singer quelqu'un d'autre. Elle l’a inventé au plus juste, c’est vraiment surprenant à quel point. Je ne sais pas quelle est la part de coïncidence ou d'intuition, mais elle a pris des gestes, une manière de parler en plaçant la voix haut, vers les aigus, une manière de faire le petit clown, qui ne sont ni dans le scénario, ni dans le livre, et ça m'a bouleversée.

Vous ne connaissiez pas Izia Higelin, en écrivant Louise…

Au départ, pour le rôle de Louise, on avait pensé à Charlotte Gainsbourg. Elle était comme mon double fantasmé : brune aux cheveux longs comme moi, quelque chose d'un peu bancal, d'un peu encombré de soi, avec pourtant une vraie gaieté. Mais Patrick cherchait une débutante, ce qui n'est pas précisement le cas de Charlotte Gainsbourg.

Izia, on l’a découverte un soir à la télévision et on a été frappés par ce mélange de détermination, de cran et de vulnérabilité. Patrick voulait qu’on passe un peu de temps ensemble, que je lui explique le personnage. Mais, outre le fait que ça nous embarrassait l'une et l'autre terriblement, je trouvais qu'entre le scénario, les costumes, les cheveux longs et Patrick, elle serait déjà bien assez cadrée comme ça, que c'était aussi bien de lui laisser des choses à proposer.

En revanche, Arthur Dupont s’est inspiré de Patrick pour composer Pablo ?

Oui, je crois. Dans le film je le trouve tout infusé de Patrick, c'est très troublant. Il lui a piqué des gestes, des mimiques, il s'est impliqué, il est très discret, très généreux.

Qu’avez-vous pensé du choix de Bob Geldof pour incarner le père de Louise ?

Quel casting irréel ! Lui en revanche a voulu tout savoir, il a souhaité qu'on lui raconte, qu'on lui décrive. Alors, on lui a raconté. Un homme et une femme. Un grand amour de très jeunes gens. Leur fille entre eux, comme un pont. Sa manière à lui d'être toujours présent, même du bout du monde, pour sa fille bien sûr, mais aussi pour la mère de sa fille. Et il a été fantastique.

Vous êtes intervenue sur le tournage ?

Non. Une fois la production lancée, en préparation, Patrick m’a dit très clairement : "Sur un film, il n’y a qu’un capitaine et ce capitaine, c’est moi." J’avais quand même aidé à construire le bateau. Et j'avais fini par prendre goût à l'aventure. Alors j’avais envie de faire un peu la mouche du coche. Je ne comprenais pas que plus personne, d'un coup, n'ait plus besoin de moi. Alors, je suis quand même venue une ou deux fois sur le tournage. Mais je ne savais jamais où me mettre, c'était comme une ruche où chacun avait un but précis et moi je n'arrêtais pas de faire tomber des trucs... Sans doute que la mise en abyme n'était pas très confortable non plus. Les scènes de flashback, notamment celles où Louise, enfant, rejoue sa vie, me retournaient complètement. Mais Patrick m’a épatée. Il savait où il voulait aller et ce qu’il voulait faire. De temps en temps je m'agitais, mais dans le vide, et c'est tant mieux. C’est son film. Et moi j'ai repris ma petite vie tranquille.

Quand vous regardez le film, vous découvrez des choses sur lui ?

Oui. Il s’est beaucoup dévoilé dans ce film. Il y a placé ses marottes : la corrida, la feria, la fête, les copains, ses livres préférés. Il a fait de cette histoire la sienne. Une première oeuvre est toujours très autobiographique et celle-là parle beaucoup de lui. Et puis, dans son rôle de chef d’orchestre d’une équipe, il savait exactement ce qu’il voulait. Il avait une parfaite maîtrise du film, de là où il voulait l’emmener. Le temps du film, rien d’autre n’a compté pour lui.

Et quel regard portez-vous sur le film ?

Forcément, qui dit adaptation dit trahison, mais on n'est jamais mieux trahi que par quelqu’un qu’on aime, non ? Je suis très heureuse du résultat. Cette histoire, c'est l'histoire d'un combat. C'est la vie qui se défend contre la mort qui vient. Dans le roman, j'ai l'impression que c'est la mort qui gagne, alors que dans le film, c’est la vie qui l'emporte. Donc le film ressemble à Patrick et cela m’émeut. Beaucoup. Je retrouve la vitalité de Patrick diluée dans son film.