Pourquoi le Kumbh Mela ?

A quel endroit sur Terre pourrait-t-on être témoin d’un tel pouvoir de dévotion ? De nos jours, nous perdons le contact « réel » avec les religions : tout est pouvoir, politique, fanatisme et exploitation de la foi. Les vrais dévots sont rares et en voie de disparition. Les religions n’ont plus aucun sens : la spiritualité est emballée, exportée puis réimportée comme un mode de vie. Ainsi, seuls les plus démunis ont encore une foi réelle – le Kumbh Mela en est le spectacle.

La foi a un pouvoir tel que j’ai été, de nombreuses fois, ému aux larmes. Je n’ai aucune explication rationnelle à donner : il s’agit d’un sentiment profond, comme un feu qui brûle en vous. Mais ce feu spirituel, seuls les pauvres de notre monde le ressentent.

Des millions d’entre eux affluent vers le Kumbh Mela, guidés par cette foi. Et cette manifestation n’existe nulle part ailleurs sur Terre.

Quelle approche avez-vous du plus grand rassemblement du monde – et où trouvez-vous toutes ces histoires ?

Nous vivons à l’ère des images. Nos vies sont envahies par des images qui nous parviennent sous beaucoup de formes : cinéma, TV, internet, smartphones, livres, magazines…

Nos sens sont constamment bombardés de contenus audiovisuels. Par conséquent, quand je suis arrivé au Kumbh, je me suis dit que si je ne trouvais pas de personnalités intrigantes, j’abandonnerais l’idée de faire un film car la production cinématographique est déjà nombreuse sur cet événement.

J’ai cherché les intrigues les plus simples : une mère à la recherche de son fils, un bébé abandonné qui bouleverse la vie d’un Yogi, un enfant qui doit choisir de devenir Sadhu ou gangster, un pèlerin qui ne veut simplement rien…

Seule la rencontre avec ces personnes aux parcours « vraiment » exceptionnels pouvaient nourrir ma vision artistique. Une fois mon projet mis au clair, il me restait à plonger dans l’océan de l’humanité pour y pêcher des trésors. D’ailleurs, étonnamment, mon expérience fut proche de celle de la pêche ; je sentais tout avant même de le voir !

Sur quoi avez-vous construit le style cinématographique du film ?

A notre époque, l’audiovisuel envahit nos sens, j’essaie donc de chercher un style visuel personnel, un point de vue qui puisse apporter de la fraîcheur aux spectateurs. Les médias de toutes sortes envahissent notre vie, ce n’est pas seulement l’histoire qui est importante mais aussi la manière dont on la raconte, et qui la raconte. Alors j’ai décidé de bien cerner mes personnages pour tenter ensuite de les approcher à la loupe ; le défi étant d’arriver à se sentir dans leur peau. J’ai été également inspiré par la macrophotographie, très étonnante, de l’artiste Natasha De Betak, qui a apporté une nouvelle dimension au style

Vous faites aussi bien des fictions que des documentaires, est-ce facile de passer de l’un à l’autre ?

Je n’aime pas faire de différence entre fiction et documentaire : pour moi, il n’y a que des films. Je ne segmente pas les styles (artistique, commercial ou cinéma du monde). Pour moi, il y a les films que nous aimons, et les films que nous n’aimons pas. L’intérêt et l’envie qu’il y a à faire un documentaire, c’est qu’il y a plein de surprises ; vous ne savez jamais où vous allez commencer et où vous allez vous retrouver.

Contrairement à la fiction, le documentaire se « fait » après le tournage, alors qu’il faut décider de presque chaque image avant de filmer une fiction. Quand vous attaquez la réalité de front, vous n’avez guère plus de choses à faire que de décider de l’endroit où vous allez placer votre caméra, de quand vous allez la mettre en marche et de quand vous allez l’arrêter - voilà tout. Vous n’avez aucun contrôle, ni sur le désir ni sur les destins de vos personnages et vous n’avez aucun pouvoir sur l’intrigue. C’est une sensation absolument édifiante.

Dans la fiction, vous saisissez la vie pour recréer du réel. Dans les documentaires, vous saisissez le réel pour recréer de la vie. Dans les deux cas, l’intention est la même : recréer de la vie, raconter des histoires.