"Le Silence est lié à mes origines corses, à ce que j'ai vécu et ressenti à Asco, le village de Haute-Corse où est née ma mère et où j'ai passé de nombreuses vacances depuis l'enfance. Je voulais depuis longtemps y réaliser un film.
Après De l'histoire ancienne, j'ai commencé à y travailler mais j'hésitais entre deux sujets qui sont restés longtemps en concurrence et qui tous deux abordaient "la loi du silence". Je n'avais cependant pas l'intention d'écrire un film uniquement social, voire politico-policier, sur ce thème. Comme pour De l'histoire ancienne, où il était question du rapport au passé à travers la mémoire et l'histoire, je voulais ici traiter le thème du silence, tant d'un point de vue individuel que collectif : pourquoi un individu et une communauté décident de "garder le silence" – qu'est-ce qu'ils cherchent à protéger ou à cacher d'eux-mêmes... A ce titre, la séquence du commissariat est particulièrement emblématique : tout en accomplissant ce qu'il estime être son devoir de citoyen, le personnage de Mathieu Demy s'interroge sur les raisons psychologiques profondes de son propre silence ("ce silence... faire le mort...").Au départ, je ne savais pas s'il s'agirait d'une disparition ou d'un meurtre. Mais je me sentais l'obligation d'évoquer cette forme extrême de violence pour être au plus près de la réalité corse. J'ai réellement pris conscience de cet aspect de la société corse durant l'été 1995, au moment le plus intense de la crise interne du mouvement nationaliste. Cet été-là, chaque meurtre entraînait immédiatement un autre meurtre, dans un cycle de représailles qui semblait ne devoir jamais prendre fin. L'ambiance était extrêmement pesante, notamment dans les villages. C'est alors que j'ai eu envie de faire un film nourri par cette atmosphère et cette réalité, même si j'ai préféré ne pas l'inscrire dans le registre de la violence politique. Dans les situations graves, en Corse, on communique peu par la parole ou alors de façon très indirecte. Là-bas, les mots ont un poids particulièrement lourd, parfois même un poids mortel : par exemple, "donner sa parole" peut être lourd de conséquences. Enfin, je voulais que le personnage d'Olivier soit essentiellement défini comme quelqu'un qui regarde et écoute sans intervenir : témoin occulaire et, plus généralement, spectateur passif de sa propre vie. Une façon de m'interroger sur moi-même mais aussi sur mon rapport au cinéma.
La chasse au sanglier
" Quand j'ai commencé à participer à des battues au sanglier en Corse, il y a dix ans, j'ai compris que cette activité revêtait une importance à la fois individuelle et collective : par exemple, les engueulades qui s'y produisent recoupent souvent des disputes politiques ou familiales. Je voulais donc me servir de la chasse comme d'un microcosme qui reflète parfaitement les tensions sociales. D'ailleurs, dans les villages comme celui du film, les seules activités sociales qui permettent véritablement aux hommes de se rassembler sont la politique, au moment des élections, et la chasse. Au-delà de cet aspect, les chasses collectives reflètent la volonté des hommes d'occuper le territoire de la commune autrefois utilisé, maîtrisé par les villageois à travers les cultures et l'élevage alors qu'aujourd'hui la nature sauvage a repris ses droits et qu'elle prolifère. La chasse est aussi une façon de la tenir à distance....Parmi les questions qui me donnaient envie de faire ce film, il y avait celles de l'identité – le sang comme métaphore de la filiation – et de l'animalité. Le sang me servait donc de fil conducteur dans le film et tissait tous les éléments du récit entre eux. La viande écorchée du sanglier qui pend - ce corps étranger répugnant qu'on introduit dans la maison et qui se dégrade peu à peu - est ici une métaphore de l'état psychologique d'Olivier qui sombre progressivement dans une angoisse mêlée de culpabilité."
L'âge d'homme
" Les protagonistes du Silence et de mon premier long-métrage, De l'histoire ancienne, sont à un âge charnière : ils devraient cesser d'être des adolescents pour devenir des hommes et ils éprouvent des difficultés à opérer cette transition - c'est particulièrement vrai pour Olivier, le personnage du Silence, qui va devenir père. Ils ont aussi en commun une relation très forte avec leur mère et plus distante avec leur père.C'est évidemment lié à ma propre histoire : mon attachement à la Corse passe beaucoup par ma mère - là-bas, je suis le "fils de ma mère" avant d'être le fils de mon père. J'avais d'abord envisagé que le protagoniste soit corse, et vive en Corse : la situation aurait été plus juste du seul point de vue de "la loi du silence". Mais je me suis dit que cela deviendrait alors une fiction qui me serait extérieure et que ce n'était pas à moi de faire ce film, mais à un Corse vivant en Corse. J'ai préféré un personnage plus proche de moi, moitié corse et moitié continental, qui se sente traversé par cette bipolarisation, par cet état de tension. Il pouvait être tenté de se taire au nom de sa mère et tenté de parler au nom de son père."
Rêves en noir et blanc
" Les scènes oniriques étaient décrites ainsi dès le scénario : noir et blanc et ralenti. Convaincu de la nécessité de ce choix formel, le risque de recourir à un certain stéréotype me semblait tout à fait secondaire. En dehors de leur contenu, ces images mentales définissent ainsi un espace-temps clairement distinct. Leur forme épurée contraste avec le réel de plus en plus affolant auquel est confronté le personnage, tout en soulignant son inhibition croissante."
La musique du silence
" Je savais bien que pour un film intitulé Le Silence, il fallait être particulièrement attentif à la bande-son. Mais le silence n'est pas le vide, il est affaire de proportions. Dès le scénario, j'avais essayé d'être le plus précis possible –ainsi pour la séquence du témoignage, je savais qu'il y aurait seulement la voix nue du personnage à l'exception de tout autre son. Mais le fait de tourner en Corse permettait aussi de travailler sur un certain nombre de sons qui à chaque fois me saisissent : le vent en montagne, l'écho interminable des coups de feu dans la vallée, les états du torrent, etc. D'autre part, les rêves étant tournés sans prise de son direct, je savais qu'il faudrait tout reconstruire dans un esprit qui reste cohérent avec l'ensemble du film. Emmanuel Soland, le monteur son, a élaboré une composition très complexe à partir de sons naturels retravaillés; le mixage avec Olivier Dô Hùu s'est révélé un moment très exaltant. En ce qui concerne la musique, mon approche était plus prudente : je me suis toujours méfié de la musique de film –et surtout de l'usage abusif qu'en font les Américains. En revanche, j'aime beaucoup l'usage ponctuel extrêmement lyrique qu'en fait parfois Godard. Cet usage me semblait particulièrement nécessaire pour souligner, au début du film, l'exaltation du personnage, son bonheur d'être là, d'autant qu'il s'agit effectivement d'un personnage qui extériorise peu ses émotions, qu'elles soient heureuses ou douloureuses. Je souhaitais aussi un thème qui souligne le caractère épique de certaines scènes - celles où le personnage est traversé à son insu par une dimension collective : la poursuite et la mise à mort de la bête, par exemple. J'ai parlé de tout cela avec Reno Isaac, dont j'avais entendu certaines mélodies composées pour Danielle Dubroux. Il a été d'une incroyable efficacité : il a vu le film en début de montage et m'a proposé une première musique qui est restée le thème principal..."
Nuits de pleine lune
"Le choix du 35 mmet du format cinémascope s'est imposé très tôt malgré son coût élevé. Un peu comme pour un western classique, il fallait que la photographie rende justice à la force des paysages. En ce qui concerne la lumière, je voulais opposer les extérieurs ensoleillés à la pénombre des intérieurs et aux nuits qui, pour moi, devaient être des nuits américaines pour restituer la magie, tantôt exaltante tantôt inquiétante, des nuits de pleine lune en montagne."
Filmographie d'Orso Miret
2003 Le Silence
2000 De l'histoire ancienne - Prix du syndicat de la critique, Prix Jean Vigo
1996 Une souris verte ( court-métrage) - Grand prix du jury au Festival de Nancy
1990 De l'histoire ancienne (court-métrage, production FEMIS)