Ci-dessus, un poème de Robert Lax, que Nicolas Humbert filma si souvent sur son île de Patmos. Plus de poésie par ici.

Werner Penzel et Nicolas Humbert à la sortie de Step Across the Border
Lorsque Werner Penzel et Nicolas Humbert font connaissance, à la fin des années 70, ce dernier est potier dans une communauté basée en Afghanistan. Penzel, lui, est déjà cinéaste et fait escale chez Humbert avec sa petite équipe de tournage. Nicolas, de huit ans le cadet de Werner, est détourné de l'argile primordiale par le cinéma. Après quelques années d'école, il retrouve son désormais ami et les deux hommes décident qu'ils travailleront ensemble, qu'importe le sujet. Leur premier projet commun est un film sur le musicien Fred Frith, Step Across the Border(1990).
Si le multi-instrumentiste, compositeur et improvosateur refuse d'emblée l'idée qu'on lui tire le portrait, il accepte d'être le guide de cette déambulation musicale, celui par lequel advient le voyage et s'ouvrent des passages vers un monde parallèle, le son, strident ou harmonieux, mélodique ou atonal, acoustique ou amplifié. Ce document dont Humbert précise malicieusement que "le scénario fut écrit après montage" acquiert au fil des années le statut de film culte. "Pourtant, précise-t-il encore, "nous l'avons tourné le plus innocemment possible".
Step Across the Border, comme les films qu'ils feront ensuite, a la grâce des haïkus et l'élégance fauchée des œuvres signées avant eux par leurs aînés, Jonas Mekas ou Robert Frank. D'ailleurs ces deux-là, par leur seule présence bienveillante au début et à la fin du film, sont pour le jeune duo une manière de circonscrire un territoire cinématographique et d'affirmer son appartenance à cette cohorte d'amoureux du 8 et du 16 mm, cette confrérie de vagabonds à la caméra, ces Saint-François d'Assise de l'internationale underground. Nicolas Humbert revient sur le tournage : "Nous avions demandé à Jonas puis à Frank de nous raconter à l'image le kōan du petit Toyo (un conte zen narré par d'autres protagonistes de Step Across the Border, ndlr). Chacun d'eux a refusé de se plier à la commande et a choisi de raconter une autre histoire. Jonas Mekas a évoqué les liens universels en évoquant l'aile du papillon, Robert Frank nous a interdit l'usage du trépied pour nous entraîner dans le métro new-yorkais et méditer sur l'écoulement de l'Hudson." Deux leçons de cinéma dispensées l'air de rien, qui donnent au film sa colonne vertébrale et serviront presque de manifestes pour la filmographie à venir.
Cette filmographie fait la part belle aux nomades (les circassiens et les Touaregs de Middle of the Moment ou le poète Robert Lax, qui quitta Hollywood pour l'île grecque de Patmos) et aux ermites (Robert Lax encore, dans Three Windows et Why Should I Buy a Bed When All That I Want Is Sleep ?, le jazzman Yusef Lateef dans Brother Yusef). Nicolas Humbert dit des premiers qu'ils lui ont appris à aimer le lieu qui accueille, le toit d'emprunt entre deux voyages. Les seconds lui ont rappelé que la conscience du temps qui passe donne toute sa valeur au moment présent. "Filmer un poète, c'est le plus grand défi que puisse se lancer un cinéaste : comment atteindre un phénomène aussi intérieur que l'invention poétique avec les outils du cinéma, qui se contentent d'enregistrer de l'extériorité ?"
Ce paradoxe donne aux films de Penzel et Humbert leur bel élan. A force de ténacité, ces documentaires parviennent à percer l'épaisse carapace des formes pour accéder à ce qu'ils cherchaient sans le savoir, et qu'on appelera, selon ses croyances, le coeur, l'âme, le fond ou le parti-pris des choses. "Il faut peut-être une certaine disposition de l'esprit, adopter le rythme de ceux que l'on filme. Cartier-Bresson faisait ça magnifiquement. C'est pourquoi on a toujours l'impression que ses photos sont si composées. Je pense que Werner et moi avions en commun l'envie d'être vraiment là, avec ceux que nous filmions. D'y être vraiment. C'est ce qui nous a permis de travailler ensemble avec autant de bonheur."
En sorte que ces films, sous-titrés "ciné-poèmes" par Werner Penzel et Nicolas Humbert, célèbrent à chaque photogramme l'ici et le maintenant. S'y lisent d'un plan à l'autre la patience et l'humilité de deux types qui se contentent d'être là et que, pour cette raison, l'on a parfois surnommés des "cueilleurs du cinéma".
Nicolas Humbert revient à la fin de notre entretien sur la figure tutélaire de Robert Lax, pythie du Dodécanèse que vinrent consulter tant de fois les deux cinéastes. Sa poésie, si simple soit-elle, souvent faite de mots uniques et répétés, ordonnés en colonne sur le bord d'une page blanche, accomplit ce petit miracle de remonter les années en renvoyant sans cesse son lecteur à la matérialité du langage, donc au moment de l'écriture. Chez Lax, à coup de mots répétés, le temps se fendille ; et dans cette brèche ouverte, la linéarité est rompue et retrouvée l'éternité. A cet usage de l'itération chez Lax correspond l'obstination douce de Penzel et Humbert, cette foi apaisante et communicative dans le cinéma en vertu de quoi le présent, ce passé en devenir, a parfois le droit d'échapper à l'ordinaire chronologie. Nicolas Humbert alors de conclure son hommage à Lax et l'entrevue par une récitation émue, manière pudique de résumer. "One moment passes/Another comes on./How was, was/How is, is./How will be, will be..." (Un moment passe /Un autre arrive./Ce qui fut, fut/Ce qui est, est/Ce qui sera, sera).
Pierre Crézé

Fred Frith dans Step Across the Border
Nicolas Humbert sera l'invité de la boutique Potemkine le 8 décembre pour évoquer les trois ciné-poèmes parus ce mois-ci en dvd.
Le 9 novembre, L'Abominable (Le Navire Argo) présentera à la Courneuve Step Across the Border. Le film sera projeté en argentique et précédé du court-métrage Herman Slobbe, l'enfant aveugle n°2 de Johan Van Der Keuken.
Sur UniversCiné, quelques ciné-poèmes à découvrir :
- Lacrau de João Vladimiro ; "La Nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles."
Le voyage intérieur d'un enfant au coeur de la nature portugaise. Aux confins du poème, de l'essai et du documentaire : un ovni élégiaque.
- Pierrot le fou de Jean-Luc Godard ; "Elle est retrouvée. / Quoi ? - L'éternité. / C'est la mer allée / Avec le soleil"
C'est Rimbaud qui filme avec les couleurs de Matisse un Pierrot qui se prend pour Céline. Un indispensable.
- Le Stade de Wimbledon de Mathieu Amalric ; "A film is a Girl and the Sun."
L'acteur et réalisateur paraphrase l'adage et part en Italie avec la femme qu'il aime, une petite caméra à la main, un roman à adapter dans l'autre.
- Ce cher mois d'août de Miguel Gomes ; "Il met le désir effronté / Sur les jeunes lèvres décloses / Il brille, le sauvage Été, / La poitrine pleine de roses."
Une célébration de l'été et des éléments par le plus passionnant des cinéastes portugais contemporains.
- Tchoupitoulas des frères Ross ; "Les cafés gonflés de fumée / Crient tout l'amour de leurs tziganes / De tous leurs siphons enrhumés"
L'errance nocturne d'un gamin poète, ses deux frères et son chien dans les rues de la Nouvelle-Orléans. Un conte de fées somptueux récompensé au Festival Cinéma du Réel.