Comment vous est apparu le personnage de Muriel à la lecture du scénario de Si je t'aime... prends garde à toi ?
Le scénario était si beau que j'ai tout de suite eu envie de faire le film, sans me poser de question et sans connaître Jeanne. La rencontrer m'a évidemment d'autant plus stimulée. Le rôle de Muriel est magnifique, c'est une femme adulte. Ça ne veut pas dire qu'elle ne doute pas, mais elle n'a pas renoncé aux choses, et elle ne joue pas les gamines.
C'est un personnage un peu hors norme pour cela, comme l'histoire qu'elle vit avec Samuel, une histoire d'amour mûre, une histoire d'amour entre un homme et une femme qui ont déjà aimé.
Quand ils se rencontrent dans le train, ils se jaugent, s'attirent comme deux animaux sauvages. Il lui dit «On ne doit pas s'ennuyer arec vous», et elle pense la même chose. Ce n'est pas une histoire de teenagers ! J'aime ces deux personnages, j'aime leur sensibilité, leur intelligence.
Quand je vois un beau film où les personnages me semblent bêtes, cela m'enlève beaucoup de plaisir. Muriel est intelligente. Ça fait du bien de jouer un personnage comme ça.
L'intelligence de Muriel, c'est celle d'une femme qui aime avec sensibilité et exigence, avant d'être celle d'une intellectuelle, d'une femme qui écrit.
Oui. Muriel n'est pas une intellectuelle bidon, elle n'est pas artificielle. Elle a des réactions qui font appel à sa réflexion, mais elle s'engage jusqu'au vertige dans cette histoire, et elle aime Samuel d'une belle façon car elle essaie toujours de tirer leur relation vers le haut. Elle lui dit qu'une femme ce n'est ni une pute, ni sa mère, elle lui montre qu'on peut aimer d'une manière intelligente. Elle ne triche pas, elle garde le cap tout en s'exposant complètement.
Le fait qu'elle écrive me plaisait bien car j'aime la solitude, comme elle, et je me sentais proche de Jeanne aussi, qui parle très bien de ce combat avec les mots auxquels il pourrait être facile de renoncer. L'écriture, c'est la bouée de sauvetage de Muriel, elle s'y accroche avec courage, et c'est beau le courage.
Elle met aussi son courage à l'épreuve en aimant Samuel. Elle a le goût de la difficulté ?Disons qu'elle refuse de tomber dans la facilité. L'argent pourrait en être une puisqu'elle n'en manque pas. Samuel est séduisant, il la baise bien, elle pourrait se l'offrir. Mais elle ne veut pas ça. Ce n'est pas une femme qui s'offre un homme, c'est une femme qui aime un homme.
Elle l'aime pour lui, pas pour elle, et c'est beau car il y a quand même pas mal de gens qui aiment pour eux-mêmes. Elle prend cet homme et elle le fait passer à un âge plus adulte. Samuel sortira grandi de cette histoire, j'en suis convaincue. Il en sortira meurtri aussi, mais cette histoire aura compté dans sa vie, elle aura été un passage splendide et douloureux qui les aura enrichis tous les deux.
Une histoire d'amour n'est belle que si elle nous fait avancer. Les histoires où les gens ne veulent plus se voir, veulent oublier, je trouve ça terrible, la vie ce n'est pas vain. J'aime cette histoire parce que ce n'est pas un échec.
Le portrait de Muriel n'est pas convenu, il est même souvent audacieux. C'était important pour vous que cette histoire soit racontée et mise en scène par une femme ?
Ça m'était égal. Il se trouve que c'était Jeanne, une femme, mais l'important, c'était que j'aimais son écriture, sa sensibilité. Nous sommes toutes deux des femmes qui avons vécu en allant jusqu'au bout de certaines choses, et cette histoire nous parlait sans que nous ayons besoin de nous raconter nos vies privées ou de tenir un discours sur les femmes en général. D'ailleurs, les discussions féministes me barbent.
Je ne suis pas du genre à dire que, quand on est entre femmes, on se comprend mieux. Je ne suis pas du tout clan. Il se trouve qu'avec cette femme, Jeanne Labrune, je communique très bien, et que je comprends très bien la volonté de Muriel d'aller jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au bout de ses possibilités car le bout ce n'est pas forcément la chute.
C'est certain que sur un personnage féminin, une femme peut être plus impudique qu'un homme. Et quand les femmes ont de l'audace, elles sont souvent encore plus gonflées que les hommes. Mais il y a chez les fortes personnalités quelque chose qui dépasse la différence entre les sexes. Jeanne est d'une immense féminité tout en ayant une force incroyable.
L'élan physique, la présence charnelle de Muriel, tout cela était-il facile à jouer ?
Non, ce n'était pas facile à jouer, parce que je suis quelqu'un de pudique. Mais les choses les plus difficiles à jouer, ce sont les choses mal écrites, pas ressenties. Rien n'est gratuit dans le scénario de Jeanne, rien n'est racoleur. Muriel ne fait pas un numéro, elle souffre, elle aime, les personnages sont des êtres de chair, très abrupts.
Certaines choses vont peut-être choquer les gens, je ne sais pas, mais il fallait y aller. Muriel est un rôle qui prend beaucoup, mais qui donne beaucoup aussi, et à partir du moment où il y a cet échange, je suis capable de tout donner. Je sortais des journées de tournage vidée, brisée, j'étais en apnée, incapable de passer à quoi que ce soit d'autre, mais jamais mécontente, car je sentais la qualité du travail que nous faisions.
Ce film m'a redonné du plaisir à jouer. J'en avais encore au théâtre, mais au cinéma j'avais un peu perdu le plaisir, j'avais l'impression de ne plus retrouver d'émotions fortes, et là j'en ai retrouvées. Ce film m'a redonné goût à mon métier, c'est aussi fort que cela.