Faut-il prendre Naked comme un conte philosophique ou un film ultra-réaliste ?

Les deux ! Mais c’est surtout un film émotionnel. D’une certaine façon, on fait toujours un film philosophique. Je suis désolé d’être aussi vague mais... J’ai essayé de créer un lien entre le voyage dans le film et le voyage qu’est la vie.

Et comment écrit-on un script sur un sujet pareil ?

Le script vient après beaucoup de travail, de discussions, de recherche, d’improvisation... On est là, avec les comédiens, et le film se crée là. C’est un assemblage de plusieurs matériaux, des idées mises en commun. En aucun cas, je ne pourrai m’asseoir dans une chambre ou à un bureau, seul, et écrire un scénario conventionnel. La découverte des images, des personnages, vient en regardant les acteurs. Un scénario ne s’écrit pas qu’avec des mots, mais aussi avec l’équipe, la caméra, les techniciens, les acteurs et bien d’autres éléments...

Vous avez toujours travaillé ainsi ?

Toujours. Mais ça fait des années que je cherche à obtenir un plus gros budget qu’on me refuse tout le temps à cause de ça : je ne peux jamais dire quel film je vais faire.

Justement, comment vous êtes-vous débrouillé, pour votre premier long, afin de convaincre quelqu’un de produire un scénario qui n’existait pas ?

C’est simple : j’ai expliqué un projet de film. Pas un scénario, juste un projet, une envie. Ensuite ? A la personne de me faire confiance pour mener à bien le film ! Je reconnais que ce n’est pas commun, mais c’est ainsi que je travaille. Aujourd’hui, le problème ne se pose plus puisqu’avec Simon Channing-Williams, nous avons fondé notre propre maison de production (Thin Man Films, Ndlr).

Vous collaborez avec Simon Channing-Williams (que vous avez connu lorsque vous travailliez pour la BBC) depuis High hopes, réalisé en 1987, soit dix-sépt ans après votre premier long métrage ! Cette association résulte-t-elle d’un ras-le-bol de la télévision, pour laquelle vous avez œuvré durant votre absence cinématographique ?

Je suis un réalisateur (« a film maker » ). Dans ma filmographie, je ne mets pas TV à la fin des titres concernés. Ce sont des films, un point c’est tout. La différence est dans les moyens, et pas spécialement financiers : les moyens de diffusion. Je préfère que mes films soient vus par plusieurs personnes ensemble dans une salle, avec une espèce de partage d’expérience de la vision.

Et vous-même, avez-vous revu vos films dans ces conditions ?

Peut-être y a-t-il des réalisateurs qui ne voient jamais leur film... Ce n’est pas mon cas. Quand on a le privilège de créer, la moindre des choses est de réaliser ce qu’on aimerait voir. D’ailleurs vous savez, quand j’étais petit, je pensais — et je le pense toujours — que ce serait génial si les héros du film étaient de réels protagonistes, et non pas des personnages de fiction.

Vous n’êtes donc pas, comme beaucoup le pensent, un réalisateur cynique ?

Ce que je tourne est l’inverse total du cynisme. Les gens disent cela parce que mon travail est effectivement, par certains côtés, cynique. Mais avant tout, mes sujets sont motivés par une profonde compassion pour l’humanité. Naked, par exemple, traite de la condition et de la tragédie humaines. J’aime les gens. Ils me mettent sur la voie. Et ça, c’est le contraire du cynisme.

Naked aurait donc pu se dérouler ailleurs qu’en Angleterre ?

Oui, n’importe où dans le monde occidental. Il y a bien entendu des éléments spécifiquement anglais, mais le film ne met pas l’accent là-dessus. J’ai voulu faire un film épique. La majorité de ce que j’ai réalisé avant portait sur des familles ou des personnes dans un environnement domestique. Ici, j’ai voulu traiter de questions universelles.

Vous avez déclaré dans un entretien : « Tout le monde aimerait faire un film hollywoodien, mais la vie n’est pas un film hollywoodien. » N’êtes-vous pas tenté néanmoins, à l’instar de pas mal de vos compatriotes, de tourner aux Etats-Unis ? On a d’ailleurs dû vous faire des propositions, non ?

Non, jamais. Ils l’ont proposé à beaucoup d’autres, mais ni à moi, ni à Ken Loach d’ailleurs. Mais Hollywood a bien changé, il faut dire. On est loin du temps où Fritz Lang ou même Renoir partaient là-bas. A l’époque, les conditions de travail étaient européennes. Tant mieux si, aujourd’hui, cela marche pour certaines personnes. J’ai appris, par exemple, que Terence Davies partait réaliser là-bas : c’est fantastique. J’ai tant de respect pour lui et, en même temps, je ne suis pas un inconditionnel de ce qu’il fait. Sa vraie passion est de réaliser des films sur les films... Je pense que là-bas, il va enfin se libérer et devenir plus achevé. Ken Loach, lui, a un travail à faire ici... et il le fait. Comme moi. Imaginez, un jour, je présentais High hopes au festival du Film de Santa Barbara, près de Los Angeles, où la plupart des habitants sont des retraités de Hollywood. Après la projection, lors d’un débat, quelqu’un m’a dit : « Je n’ai rien compris à votre film : ni la langue, ni ce que ça veut dire. Pourquoi ce genre de film n’est pas monté en pensant un peu plus au public américain ? » Ce à quoi j’ai répondu que c’était un film étranger, tourné avec un petit budget dans une langue étrangère au large des côtes françaises, dans un pays du tiers monde, et que si, par bonheur, cette personne comprenait, c’était un pur hasard et qu’il ne fallait surtout pas essayer de traduire ! Ceci pour vous dire qu’il n’y a aucun lien entre les Américains et moi, et que je n’ai pas plus envie qu’intérêt d’aller travailler là-bas.

Pour revenir à votre pays, la production anglaise a touché le fond, il y a peu. Mais on sent, depuis quelques mois, comme une résistance, un sursaut plein d’espoir, d’autant plus prometteur qu’entre les festivals de Dinard et Cherbourg, ainsi que les sorties de films tels que The crying game de Jordan, The snapper de Frears, Raining stones de Loach, jusqu’au vôtre, on peut considérer cela comme un renouveau du cinéma britannique...

Il n’y a pas de renouveau. Ça va très mal. Il y avait cinq films anglais sélectionnés au dernier festival de Cannes, mais cela n’empêche pas qu’il n’y a eu, l’an passé, que vingt productions anglaises ! La raison incombe à une tradition du gouvernement qui voit le cinéma telle qu’une industrie, et qu’en tant qu’industrie, elle doit subsister toute seule. C’est absurde ! Imaginez que ce même gouvernement a investi dans une commission dont le rôle est de promouvoir la Grande-Bretagne comme lieu de tournage... Mais pour la production : rien. Il est vrai que pendant longtemps, des années 60 à 80, il y avait chez nous une forte industrie cinématographique, suite à l’importance de nos studios dans lesquels nombre d’étrangers venaient tourner. Mais, même à cette époque, une vraie production britannique n’existait pas, ou alors dissimulée, exemples les films de Ken Loach.

Et les vôtres...Oui. Enfin... pas exactement. En fait, après la Seconde Guerre mondiale, une tentative avait été mise en place pour relancer le cinéma anglais : un impôt pour aider au développement de l’industrie. Mais il a été aboli depuis pas mal de temps. Ce qui fait que, lorsque Ken Loach ou moi-même ne pouvions réaliser de longs métrages cinéma, on se rabattait sur des téléfilms.

Et comment le gouvernement britannique vous perçoit-il ?

Je ne sais pas exactement. Contre toute attente, j’ai l’impression d’être assez bien accueilli, ce qui s’explique par le fait que mes films ne sont pas du tout de la propagande ; je n’ai pas de message politique à délivrer. Quand on regarde mes films, on commence juste à s’angoisser sur la condition humaine, et tout cela n’inquiète pas le gouvernement...