aden : Vous dites que vous voulez gifler le spectateur...

Michael Haneke : Je l'ai dit pour Funny Games, très précisément, parce que c’est un film que j’ai fait avec rage, en direction de tous ceux qui consomment delà violence au cinéma sans même s en rendre compte. C’était un film provocant et c’est une exception dans mon travail. Je ne cherche jamais à choquer.

Le roman d’Elfriede Jelinek est très cru. Vous n’avez pas pensé qu'il était inadaptable ?

C'est ce qu’il y a de plus intéres­sant pour un réalisateur. Quand je l’ai lu je me suis d abord posé beaucoup de questions sur la façon de représenter cette histoire. Ce que se demande un metteur en scène, c’est moins " pourquoi " que " comment "...

Qu est-ce qui vous a décidé ?

L’envie de faire un film où la sexualité serait présentée de manière humaine. Où l’on ne montrerait pas les sujets comme des objets.

De la sexualité, vous exposez surtout le manque et la frustration...

Mais la sexualité n’est pas seulement l’acte sexuel. Tout ce que font la pianiste et son élève tourne autour de ça, même s’ils ne passent pas à l’acte. Leur relation est fondée sur cette tension sexuelle...

Le film reste tout entier noué, à l’image de son personnage ; il n’y a pas de résolution.

Parce que je crois que le cinéma n’est pas là pour nous faire comprendre quelque chose, mais pour nous le faire sentir. Il nous fait réfléchir, mais à un niveau sensuel. Il faut pour cela que le spectateur soit impliqué dans le film et ne le subisse pas. Il faut un échange. Que le spectateur reste éveillé. J’aime les fins ouvertes, pour que mon film ait aussi une chance de rester dans l’esprit du spectateur. Si j’offre une fin satisfaisante, rassurante, le spectateur n’a rien d’autre à faire que l'oublier dans l’instant.

Quand vous estimez avoir été trop expli­cite, vous rectifiez votre film après coup ?

Il y a très peu de modifications par rapport au scénario. Mais, par exemple, dans le roman, le père est plus présent - pas beau­coup, mais il existe; il y a notamment une scène où Erika (Isabelle Huppert) va lui rendre visite dans un asile de fous. On a tourné cette scène, et je l’ai laissée tomber. D’abord pour une raison privée. On a tourné avec quelqu’un qui était réellement interné dans un asile psychiatrique, et c’était tellement terrible et touchant pour nous tous que je me suis dit qu’on ne pouvait pas exploiter la douleur vraie de quelqu’un pour l’utiliser dans un film de fiction. C’était là une décision de morale personnelle. Il y a aussi une raison dramaturgique : si on montre le père dans son asile, cela devient une explication facile pour le spectateur qui se dit qu’évidemment avec un tel père, la fille est forcément déséquilibrée.

C’est trop simple ?

Pourquoi le cinéma ne serait-il pas aussi complexe que la vie ? Le réalisateur n'est pas là pour manipuler le spectateur et donner un cours magistral. Qu’est-ce qu’on sait, au fond ? On se pose des questions, et on cherche comment les partager. Au final, dans le film, concernant le personnage du père, il ne reste donc que deux petites phrases contradictoires pour l’évoquer. Erika dit : « Mon père est mort dans un asile de fous. » Plus tard, quand elle rentre du drive-in, sa mère l’accueille en la giflant et en lui disant : " Ton père est mort cet après-midi. " Le spectateur ne sait pas vraiment où est la vérité. Est-ce Erika ou sa mère qui a menti ? Il doit faire l’effort de trouver une interprétation qui lui convienne, à lui.

Vous avez supprimé quelques plans au moment ou Erika affronte enfin le corps de son élève dans la scène des toilettes,.. Pourquoi aller aussi loin dans le malaise sexuel du personnage et ne pas montrer explicitement le sexe ?

J’ai coupé ce plan parce que l’image prenait là trop d’importance. Par exemple, je me suis rendu compte qu’à chaque fois que quelqu’un me parlait de Baise-moi, il me parlait des scènes dé sexe, de pornographie, mais personne ne me parlait jamais de l’his­toire ni des personnages. Ici, je pense que ça aurait été la même chose. Si j’avais gardé des plans trop explicites, on se serait focalisé dessus et du coup ils auraient perdu leur force, leur virulence. J’ai donc supprimé tout ce qui pouvait tomber dans ce piège de la provocation. Choquer avec ça, ça ne sert à rien. Je préfère que le spectateur soit cho­qué, dérangé par fa situation, pas par un élément extérieur.

Propos recueillis par Philippe Piazzo, pour Aden