Dans cet entretien vidéo, Merzak Allouache raconte un tournage difficile, pris dans l'étau de la violence et de la tension grimpante à Alger.
En bonus, une interview du réalisateur par Sandrine Fillipetti paru dans le magasine L'Ecran :
Quelle est la situation du cinéma algérien à l'heure actuelle ?
Je dirais quelle est un peu comme la situation générale du pays, elle marche au ralenti et au coup par coup. Plutôt que d’un cinéma algérien, il vaut mieux, aujourd’hui, parler de films, de ceux qui se font, malgré tout, lorsqu’un cinéaste a des velléités de tourner et qu’il y parvient, malgré les difficultés qu’il rencontre. Cela dit, il n’y a rien d’organisé, rien de planifié. A partir de 1989, une chose a changé dans la structure générale de la cinématographie. Avec le multipartisme, il y a eu une sorte d’ouverture et la possibilité d’exister pour un cinéma privé - avant il s’agissait d’un cinéma étatisé. Il y a eu, au niveau du ministère de la Culture, la création d’une commission d’aide, une commission de lecture équivalant à l’avance sur recettes, qui innovait dans la mesure où l’argent revenant au cinéma allait réellement aux films et non à une entreprise. Cette commission était présidée par l’écrivain Rachid Mimouni, qui a quitté l’Algérie, et comprenait des personnalités indépendantes, comme l’écrivain Tahar Djaout, assassiné en mai 93. Cela nous permettait de ne pas avoir de problèmes de censure. De toutes manières, avec la floraison des idées, elle n’avait plus de raison d’être. En principe, cela aurait pu marcher et permettre une nouvelle dynamique. La situation actuelle a tout stoppé.
Quels obstacles les cinéastes algériens doivent-ils aujourd'hui surmonter ?
Des obstacles financiers et d’environnement. Financiers parce qu’on ne peut plus faire un film, aujourd’hui, sans passer par la coproduction, sachant que l’Algérie n’a jamais eu de véritables structures techniques ou industrielles. L’environnement, c’est malheureusement tout ce qui est généré par le contexte actuel, c’est-à-dire la violence, qui fait qu’il y a de plus en plus de problèmes pour trouver des comédiens ou pour tourner dans la rue. Le cinéma algérien, comme de nombreuses cinématographies du tiers-monde, n’est pas un cinéma de studio, mais un cinéma de décors naturels. Et là, c’est vraiment devenu très dangereux.
Quelle est la marge de liberté d'un cinéaste en Algérie ?
Paradoxalement, je crois que, actuellement, au niveau de la liberté de création, la marge d’un cinéaste est très grande, simplement parce que personne ne s’en occupe. C’est une situation où ce n’est pas l’image qui compte. Dans le même temps, c’est une liberté de création qui est amoindrie, quand d’aucuns disent qu’il ne faut rien faire, rien filmer, rien écrire, ni sortir de journaux, etc.
Vos films ont toujours eu un rapport privilégié à la réalité, je pense à Omar Gatlato ou aux Aventures d’un héros, est-ce que vous considérez qu'ils sont mobilisateurs ? Est-ce que bab el Oued city est un film mobilisateur ?
Lorsque j’ai tourné Omar Gatlato il y a quinze ans, je pensais qu’un film pouvait être mobilisateur. A cette époque-là, j’avais beaucoup d’optimisme et de rêves, je pensais que dans des pays sous-développés comme les nôtres, le cinéma devait servir à régler les problèmes. Omar Gatlato était véritablement une énumération de tous les problèmes que pouvaient vivre les jeunes d’Alger, donc peut-être aussi ceux d’Oran et de Constantine. Je me suis aperçu que ces problèmes n’ont pas été réglés, malgré le fait que ce film ait attiré un large public, y compris parmi les couches dirigeantes du pays.
La preuve en est que les choses que je dénonçais dans Omar Gatlato, la mal-vie des jeunes, l’acculturation, le chômage, la promiscuité, existent toujours, et nous ont peut-être amené à la situation actuelle.
D'après vous, quel type de cinéma le public algérien espère-t-il aujourd'hui ?
Je ne sais pas ce qu’on appelle le public, je ne sais pas non plus ce qu’il attend. Rien du tout peut-être, peut-être vit-il son quotidien en se passant de tout cela. Maintenant, le principal problème, c’est plutôt du côté des créateurs qu’il faut le chercher. Ma grande interrogation, c’est de savoir si cette période de crise exacerbée, avec la dispersion des gens, avec aussi la remise en cause de tous les acteurs de la création, si cette situation limite, donc, va produire quelque chose, ou bien si elle va les faire sombrer dans le silence et le renoncement. Même ceux que l’on rencontre à Paris, des copains du théâtre, de la chanson, de la peinture, du journalisme... se remettent en cause, se sentent responsables de ce qui arrive. C’est un peu en cela que l’on peut parler de résistance, les gens sont maintenant contraints de repartir à zéro. A tous les niveaux. Parce que nous avons subi trente ans de vie d’assistés, avec tous ces mensonges sur le pétrole et la soi-disant richesse du pays. Même au niveau artistique, beaucoup d’entre nous étaient salariés et pouvaient ne pas créer sans avoir trop de problèmes de vie quotidienne. Brusquement, il y a la génération des 40 ans, des petits jeunes de 20 ans également, qui découvrent qu’il faut bouger parce que c’est une question de survie. Maintenant il faut attendre la suite. Est-ce que les films, pour parler de cinéma, en acquerront plus de force ? Cela, je n'en sais rien.
C'est une remise en cause qui vous atteint ?
Oui. Ce que j’ai vécu pendant le tournage de ce film, c’est-à-dire être en train de faire de la fiction et avoir peur, au quotidien, je ne l’avais jamais vécu. Je vivais également dans une espèce de confort, je tournais mes films comme n’importe quel cinéaste, et là, j’ai vu que préparer un film dans une situation de violence, le tourner, ensuite le sortir, c’est vraiment quelque chose de nouveau que je n’arrive pas encore à expliquer, à maîtriser. Cela a nécessairement des retombées sur mon comportement. A l’avenir, je ne pourrai plus jamais faire les choses de la même manière.
Le personnage de Ouardya est-il l'expression de vos désillusions ?
J’ai participé à cette période historique, comme beaucoup de gens dans leur pays, à ce qu’on peut appeler aujourd’hui l’utopie. Cela dit, ce n’était pas pour moi de l’utopie que de voir Che Guevara venir à Alger, qu’il y avait Mai 68 en France, et beaucoup de bouleversements de par le monde. En Algérie donc, ce personnage que je montre a participé à cet optimisme, à cette volonté de créer des choses, dans la mesure où c’était un pays en construction, un pays nouveau.Tout de suite, ces gens, ces romantiques, se sont heurtés à la bureaucratie, qui existe encore aujourd’hui, à ceux qui avaient pris en main le pays, en fait depuis l’Indépendance, et qui étaient là pour tout bloquer, jusqu’à engendrer la situation catastrophique que l’on connaît. Ouardya est un peu là pour illustrer ce romantisme pessimiste. On pourrait me reprocher d’avoir montré un personnage de femme totalement négatif, alcoolique et ne sortant jamais.
C’est tout simplement l’illustration de ceux qui ont baissé les bras, qui ne croient plus en rien. qu’il s’inscrit dans un contexte particulier. Peut-on parler pour autant d’un film de résistance ? Ça, je n’en sais rien.
Quel a été le contexte du tournage ? Quelles difficultés particulières avez-vous pu rencontrer ?
Le tournage a duré sept semaines. Une partie dans la petite ville de Bejaïa, notamment certaines scènes de nuit où il y avait des risques et où se posait le problème du couvre-feu, parce que je n’avais pas l’autorisation de tourner la nuit. Le reste, je l’ai tourné comme je pouvais à Alger, dans le quartier de Bab el-Oued. C’était vraiment un film de la frustration : alors que, pour la première fois de ma vie, j’avais une coproduction, de l’argent, des techniciens français, que j’aurais pu être à l’aise, la situation politique du pays a tout bouleversé.
Les difficultés particulières, c’était de travailler, parce qu’on n’avait pas le choix, dans des lieux naturels. La difficulté principale, c’est que mon sujet se situait à Bab el-Oued, un des quartiers populaires d’Alger considéré comme particulièrement effervescent ! Ce n’est certes pas le plus chaud de la capitale sur le plan de la violence, mais lorsque j’ai commencé à tourner, les attentats étaient entrés dans leur phase de croisière, le couvre-feu et la répression étaient devenus
Est-ce que vous considérez ce film comme un outil de résistance au fanatisme religieux ?
Je ne l’ai pas tourné par rapport au fanatisme religieux, ni par rapport à une idée de résistance. Je l’ai tourné parce qu’il faut continuer de créer, de faire des choses. Quand j’écrivais le scénario, il y avait ce mouvement islamiste très puissant, légal, avec ses hauts-parleurs, ses prêches et ses réunions. Je ne savais pas que les choses allaient évoluer de cette manière. J’avais envie de faire ce film, de polémiquer. Si la situation était restée celle des années 90-91, je pense que le film serait sorti et aurait provoqué beaucoup de violentes discussions. Je ne savais pas jusqu’à quel point ça allait être violent, mais ça ne me gênait pas. Donc ce n’était pas dans ce sens de résistance. Mais aujourd’hui, le résultat me dépasse car il existe une nouvelle situation que je ne maîtrise pas.
Le fanatisme pour moi, c’est quand j’ai constaté, ça devait être en 82 ou 83, alors que j’allais faire une projection de Omar Gatlato dans une université, que des jeunes, fanatiques effectivement, avaient essayé de voler le film pour le brûler. Ce n’était pourtant pas un film contre quelque chose, ou qui s’opposait à ces gens.
Maintenant, je me trouve avec un film qui s’inscrit dans un contexte particulier. Peut-on parler pour autant d’un film de résistance ? Ça, je n’en sais rien.
Quel a été le contexte du tournage ? Quelles difficultés particulières avez-vous pu rencontrer ?
Le tournage a duré sept semaines. Une partie dans la petite ville de Bejaïa, notamment certaines scènes de nuit où il y avait des risques et où se posait le problème du couvre-feu, parce que je n’avais pas l’autorisation de tourner la nuit. Le reste, je l’ai tourné comme je pouvais à Alger, dans le quartier de Bab el-Oued. C’était vraiment un film de la frustration : alors que, pour la première fois de ma vie, j’avais une coproduction, de l’argent, des techniciens français, que j’aurais pu être à l’aise, la situation politique du pays a tout bouleversé.
Les difficultés particulières, c’était de travailler, parce qu’on n’avait pas le choix, dans des lieux naturels. La difficulté principale, c’est que mon sujet se situait à Bab el-Oued, un des quartiers populaires d’Alger considéré comme particulièrement effervescent ! Ce n’est certes pas le plus chaud de la capitale sur le plan de la violence, mais lorsque j’ai commencé à tourner, les attentats étaient entrés dans leur phase de croisière, le couvre-feu et la répression étaient devenus des réalités quotidiennes. Pour des raisons de sécurité, on se déplaçait constamment, on évitait de revenir deux fois sur les mêmes lieux. Il y avait une espèce de clandestinité, notamment par rapport aux journalistes. Je n’ai donné aucune interview, je n’ai jamais dit que j’avais commencé à tourner. Toutes ces précautions étaient prises pour échapper à quelque chose d’impalpable mais qui était là. Car, dans le même temps, on pouvait vivre, sortir, aller au restaurant.
La situation paradoxale que nous vivons actuellement, c’est justement que les gens continuent à vivre, à aller travailler. Et aujourd’hui, travailler, c’est aussi faire preuve de résistance, comme d’aller à la fac, d’aller au lycée. Les parents qui envoient leurs enfants à l’école ne sont jamais sûrs de les voir revenir. De même une fille, secrétaire, qui sort pour aller au bureau, ce n’est pas évident non plus.
Pour ce qui est du tournage, je savais qu’il y avait d’autant plus de risques, qu’il y avait quelque chose de latent. Je savais aussi, pour avoir fait quelques documentaires, que la caméra est rejetée par les gens parce qu’elle est considérée comme un instrument du pouvoir, comme un instrument de la télévision, de l’Etat.
Est-il dans vos intentions de sortir le film en Algérie ?
Il est question de faire une avant-première à la Cinémathèque d’Alger. J’ai surtout des appréhensions en ce qui concerne la sécurité. Je n’aimerais pas qu’on place une bombe dans une salle de cinéma à cause de mon film, ou bien que ces jeunes très courageux qui ont travaillé avec moi soient la cible de la violence.
Quand on voit ce que l'intégrisme catholique a pu faire en France au film de Martin Scorsese...
Je n’ai pas vu le film mais je crois qu’il parlait de Jésus-Christ. Moi, je ne parle même pas de religion. A part le personnage de l’imam, qui continue de vouloir jouer son rôle de modéré, de religieux, qui veut avoir une emprise sur son quartier, pour le calme contre la violence, la religion n’était pas mon propos. Ce qui l’était, c’est la montée de l’intolérance et les problèmes entre les jeunes qui font que, pour quelque chose d’anecdotique, on en arrive à une telle violence. Aujourd’hui, pour quelque chose de plus grave, on en est arrivé à la barbarie.
Est-ce que vous vous sentez en marge des autres cinéastes ?
Un peu solitaire. Franchement, je ne sais pas quels discours ils tiennent actuellement. On ne se voit pas. Disons que je suis un peu seul.