Dans La Grâce, vous montrez le pardon de manière tout à fait positive, comme une fête du solstice d’été. Pourtant, dans votre histoire, le pardon est, selon les critères humains, très difficile. Dans quelle mesure estimez-vous que le pardon soit important et même possible à l’échelle de l’homme ? Pouvons-nous nous pardonner les uns les autres ?

Depuis le 11 septembre, on assiste à un combat entre les grandes religions du monde. On a le sentiment que la vengeance est devenue un comportement légitime entre les hommes. La seule voie pour sortir de cette spirale de la vengeance, c’est le pardon. Si ce n’était pas possible, nous ne pourrions pas vivre ensemble. Il faut en permanence que nous pardonnions à nous-mêmes et aux autres pour toutes nos fautes – grandes ou petites.

Récemment j’ai revu pour la première fois depuis six ans mon ex petite amie, et je me suis rendu compte que j’étais désormais capable de lui pardonner de m’avoir quitté pour un autre. Cela a pris du temps, mais j’en ai été capable. Notre séparation avait été l’une des pires choses qui me soient arrivées. J’ai ressenti une douleur énorme et je me suis vraiment mal conduit. A tel point que pendant de nombreuses années, je n’ai pas pu me pardonner.

Pendant longtemps, j’ai refoulé ma culpabilité. Le plus important, c’est de pouvoir aussi se pardonner à soi-même. Après ça, on peut faire un pas vers l’autre et lui pardonner.

Votre film donne l’impression que vous jouez un peu à Dieu. Vous usez de clémence et tout finit bien. Pourtant, il règne une sorte de dogme dans le cinéma allemand selon lequel tout doit rester ouvert. Pourquoi passer outre ?

Cette règle selon laquelle nous ne faisons que poser des questions sans donner de réponse me gêne. Une réponse est souvent plus intéressante qu’une fin ouverte. Quand on donne une réponse, elle provoque évidemment une réaction.

Quand on formule une thèse, il y a toujours quelqu’un pour la remettre en question et s’en agacer. C’est quelque chose qui peut stimuler la réflexion bien davantage qu’une fin ouverte tiédasse. En même temps, en tant que réalisateur, je suis toujours Dieu, de toute façon. J’invente un monde. Je décide à quoi il va ressembler, je le peuple d’êtres que j’invente, et au final, c’est encore moi qui décide qui a le droit de vivre et de mourir.

Pendant plusieurs minutes, le spectateur a peur que le fils du couple ait un accident. C’est très réconfortant de voir que vous épargnez cela au couple comme au spectateur. Etait-ce également lié au fait qu’après Le libre arbitre, l’histoire d’un violeur qui s’achève par la mort de ce dernier, vous vouliez créer quelque chose qui soit davantage porteur d’espoir ?

Je suis un homme aux convictions assez changeantes. Je ne cherche pas à l’occulter. Les différentes fins de mes films sont donc autant de possibilités dans la manière dont les choses peuvent s‘achever. Le lien entre chacun de mes films est que je parle de gens déchirés, en lutte avec eux-mêmes, et qui, tout comme moi, ne savent pas vraiment comment ça va finir. Dans La Grâce, je penche du côté de l’espoir. Mais j’estime aussi que l’espoir se justifie parce que je nous considère, nous, les hommes, comme étant capables de tout, du pire comme du meilleur.

Qu’est-ce qui vous fascine dans le thème de la culpabilité ?

Quand on fait un film, on essaye de trouver un thème qui amène une question. Rencontrer des personnages dont on ne sait pas exactement quel chemin ils vont emprunter est toujours plus prenant que des histoires de thrillers politiques ou de films critiques sur la société où les méchants sont là et les gentils ici.

Vous situez l’histoire dans la nuit polaire en Arctique. Pourquoi un film au bord de l’océan Arctique ?

J’ai découvert ce paysage il y a déjà des années avant même de connaître le scénario de La Grâce. Je l’ai trouvé absolument fascinant, car de son caractère grandiose se dégage comme un équilibre. On a le sentiment de ne pas être nécessaire à ce paysage, de ne pas en faire partie. En même temps, on voit ces petites maisons au bord de l’océan et on se demande qui peut bien habiter là.

En plus, j’éprouvais le désir de vivre à cet endroit pour réinventer ma vie. Cette idée ne me quitte pas et, dans un environnement aussi rude, elle a un caractère particulièrement aventureux. C’est un paysage qu’il faut conquérir.

Dans cet environnement hostile, la communauté humaine acquiert une importance particulièrement grande. Dans votre film, les trois membres de la famille sont tous très imprégnés du désir d’en faire partie. Quel rôle incombe à la communauté dans votre « voie du pardon » ?

Il existe cette image de l’inconnu rencontré dans un parc à qui l’on se confie beaucoup plus intimement qu’à ses proches. La promiscuité qui règne dans cette communauté des bords de l’Arctique fait qu’on se connaît, et qu’on ne peut pas s’enfuir comme ça. Il n’est donc pas facile d’être honnête avec soi-même. Mais c’est quelque chose dont on a finalement besoin pour que la communauté puisse subsister.

C’est pour cette raison qu’il y a un choeur dans le film. Il exprime un désir très archaïque qu’ont les hommes, avec le froid qui règne dehors, de se retrouver ensemble dans la chaleur de l’église pour éprouver le sentiment que leur destin est lié.

Vous connaissez vous-même le sentiment de ne pas faire partie de quelque chose. Votre rêve serait de refaire votre vie ailleurs, dans une autre communauté. Qu’est-ce que cela cache ?

J’éprouve un sentiment profond d’étrangeté. J’ai toujours aimé voyager, parce que j’aime être un étranger. Au Japon, je me sens chez moi avec mon statut d’étranger. Ici, quand je me sens étranger, j’éprouve un sentiment de culpabilité.

On peut aussi comprendre la grâce comme le contraire de l’éloignement de Dieu, et votre protagoniste se prénomme Marie. Dans quelle mesure La Grâce est-il aussi un film religieux ?

Je suis hanté par la question de savoir comment nous nous débrouillerions en l’absence de Dieu, avec toutes nos valeurs chrétiennes, qui marquent tant notre société et qui lui assurent aussi sa cohésion. A quoi tout cela nous servirait-il si nous nous apercevions que Dieu n’existe pas en réalité, ou n’est plus là ? Ces valeurs existent-elles une fois dissociées de la toute puissance d’un Dieu ?

C’est pourquoi, dans mes scènes d’église, il n’y a pas de musique d’église, mais des chants païens. Sommes-nous capables, même sans instance supérieure, de supporter la nécessité de décider seuls, de regarder seuls qui nous sommes, où nous sommes, où cela nous mène et selon quelles valeurs nous devons en décider ? Je ne suis pas certain que nous en soyons capables.

En même temps, nous avons tous une tendance larvée à évoluer vers le sentiment diffus que « Dieu ne nous intéresse pas », que « nous n’avons pas besoin de la religion », ou qu‘ « on peut s’en sortir sans elle ». Voire qu’ « on se porte mieux sans religion » - et je n’en suis pas certain. Je me demande comment ce serait si l’on prenait vraiment au sérieux la thèse de Nietzsche pour qui « Dieu est mort ». A mon avis, il ferait alors bien froid dans l’univers.

La Grâce n’exprime-t-elle pas un reste d’incertitude face à notre capacité à rendre la justice ? L’incertitude quant au fait que nous puissions être aussi certains de notre jugement ?

Oui, d’où la belle phrase du Christ : « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre. » La question est de savoir si, de manière générale, nous sommes habilités à juger. Ne serait-ce pas plus fort si, par empathie vis-à-vis de nos propres erreurs et de notre propre culpabilité, nous parvenions à éprouver de l’empathie vis-à-vis des autres ?