Vous avez fait une carrière d’acteur avant de passer à la mise en scène. Pourquoi ce changement ?

Mais je suis toujours acteur, j’adore jouer. D’ailleurs je joue dans le film ! Mais la mise en scène m’intéresse depuis longtemps, mon premier court-métrage, Le Plafond, date d’il y a plus de dix ans. Ce sont deux métiers très proches, comme deux moitiés du cerveau. Etre comédien, c’est faire partie de la vision du metteur en scène, essayer de comprendre de l’intérieur ce qu’il veut.

Quelle est la genèse d’Americano ?

C’est une longue histoire. J’avais envie de raconter l’histoire d’un homme qui se perd dans une ville étrangère, dans ses quartiers nocturnes. Et puis s’est glissé le thème du deuil : c’est la mort de sa mère qui déclenche le voyage et les questionnements. Parallèlement à ça, j’avais une obsession pour Documenteur, le film d’Agnès Varda, ma mère, dans lequel je jouais enfant. C’est un film important pour moi parce qu’il se mélange à mes souvenirs d’enfance : comme un livre ouvert dans ma mémoire, avec le décalage de la fiction. J’avais le sentiment que ce film avait pour moi quelque chose d’inachevé…

Quelles ont été les circonstances du tournage de Documenteur ?

C’était au début des années 80, nous avions suivi mon père qui avait un projet à Hollywood, un Cendrillon musical en patins à roulettes intitulé Skaterella ! Le film ne s’est jamais fait… Nous avons vécu presque trois ans à Los Angeles. Jacques et Agnès n’étaient plus vraiment ensemble, et nous sommes restés elle et moi. Agnès a tourné Mur, murs et ce Documenteur qui porte bien l’ambigüité de son titre : l’histoire d’une femme qui souffre d’une rupture, et élève seule son enfant. Ce n’est pas Agnès qui joue, mais sa monteuse, Sabine Mamou, et je n’étais plus Mathieu mais Martin. Le temps à passé, et j’ai eu besoin de me réapproprier ce vrai-faux personnage.

Vous avez donc décidé d’intégrer les extraits de Documenteur

Dans Documenteur, le petit Martin se pose des questions, il se croit mal aimé par sa mère. Je sentais que je ne pouvais pas le laisser comme ça, il me fallait inventer une suite à son histoire, le faire devenir adulte. J’ai utilisé les extraits comme des flashbacks. Il me semblait que le 16mm du film d’Agnès, par son format et sa texture, pouvait incarner la matière du souvenir. Americano est tourné en pellicule super 16 scope anamorphique. On a choisi ce format avec le chef-op’ George Lechaptois. Ce sera peut-être l’un des derniers films tournés en 16mm, mais je voulais que les deux films se répondent, avec trente ans d’écart. Les souvenirs de Martin sont enfermés dans le cadre de Documenteur. Quand le personnage s’en est libéré, le cadre explose, et le souvenir - la mère et son fils sur la plage - retrouve le format scope de mon film.

Le personnage doit faire le deuil de sa mère, mais vous c’est votre père que vous avez perdu…

Quand Agnès a lu le scénario, elle m’a dit comme une boutade : " Alors, tu veux me tuer ? " Mais elle a parfaitement compris le projet, et ses différents échos. J’ai aujourd’hui une relation paisible avec la mémoire de mon père. Certes il y a eu l’envie de parler du deuil, mais d’une manière différée, par le dialogue avec le film d’Agnès. Alors c’est devenu la mort de la mère, il y a eu cette inversion. L’important était de raconter que le deuil déclenche de multiples questions. Martin doit y voir plus clair dans son histoire familiale avant de pouvoir s’engager avec une femme. Quand le film commence, Martin et Claire sont dans une espèce d’entre-deux : ils pensent à faire un enfant, il hésite, elle voudrait qu’il se décide.

La fuite vers le Mexique, Tijuana ville interlope : vous jouez avec les clichés d’un certain cinéma…

C’est vrai qu’on a l’impression que Martin vit dans des films. J’aimais le décalage entre les questions intimes que se pose le personnage et cet environnement de perdition. Martin n’est pas à sa place, il va s’égarer pour se trouver, comme dans les road-movies. On s’est amusés avec ces codes. C’est une histoire qui parle de mon enfance, alors la quête du personnage a pris les couleurs des films de genre avec lesquels j’ai grandi. Après, il se trouve que Documenteur se passe à Los Angeles, il est donc assez logique d’aller s’abimer de l’autre côté de la frontière. A Tijuana, il y a ce quartier, la Zona Norte, six pâtés de maisons de bars et de bordels où toute la Californie se déverse le week-end… Géographiquement c’est très cohérent : entre l’aéroport, Venice, l’autoroute vers le Sud, tout est respecté.

Vous n’avez pas retrouvé la maison de votre enfance, quand même ?

Si ! Ce n’était pas très compliqué… En fait, Lisa Blok, qui a fait la production exécutive à Los Angeles, était ma baby-sitter à l’époque, et elle faisait la régie sur Documenteur ! Je tenais à la vérité des lieux, à ce principe qui mêle réalité et fiction : chez Martin, c’est chez moi, chez son père, c’est chez Jean-Pierre Mocky… Mais, en revanche, l’Americano n’est pas un vrai bordel mexicain, il a été fabriqué de toutes pièces à Montreuil !

Comme si vous mêliez la vérité du cinéma d’Agnès à l’imaginaire de celui de Jacques. Comme par hasard, Martin poursuit une " Lola " …

Elle ne s’appelait pas comme ça au départ… Mais bien sûr il y avait des références conscientes. La problématique de l’héritage a grandi peu à peu pendant l’écriture pour finalement traverser tout le film. Elle est concrète pour Martin : qu’est-ce qu’il va faire de ce qu’on lui a laissé ? (en l’occurrence un appartement et des tableaux). Moi j’ai hérité des films de mon père, ils font partie de moi. Une fois que j’étais lancé dans la fabrication du film, c’était une évidence que le personnage devait s’appeler Lola. Les références au cinéma de mes parents sont volontaires. Jacques et Agnès ont eu chacun une manière diamétralement opposée d’envisager le cinéma, il n’y en a pas une que je préfère à l’autre, et mon film n’est pas qu’une addition des deux. Je suppose que le moment où Americano glisse vers le cinéma de genre, vers ce film intimiste d’aventures qu’il devient au Mexique, c’est aussi le moment où il trouve son propre ton.

Qu’est-ce qui a été tourné au Mexique ?

Il y a eu deux semaines de tournages à Tijuana. L’impasse, la façade de la boîte ont été tournées là-bas. Et aussi le petit bar où se réveille Martin : d’ailleurs je tire mon chapeau à André Wilms qui m’a fait l’amitié de venir deux jours, en plein hiver, jouer un vieil Allemand avec des claquettes et une bière à la main ! J’avais aussi tourné des choses pendant les repérages : par exemple, la scène du cimetière a été faite dès 2008.

On avait fait un teaser " à l’arrache " pour tenter de trouver des financements, et comme on n’en a pas trouvé assez, le film s’est fait également dans des conditions acrobatiques. Quand la venue de Salma Hayek s’est précisée, on a compris que ce n’était pas la meilleure solution pour elle de tourner au Mexique, où elle est constamment sollicitée. Le décor en France s’est donc imposé. Avec Arnaud Roth, le chef-déco, on voulait que l’Americano ait une couleur réaliste, mais qu’on soit aussi dans un imaginaire de cinéma, un espace mental dans la tête de Martin.

Diriez-vous que le film est une autofiction ?

Une auto-très-fiction, alors ! Le film raconte ce qu’est devenu le petit Martin de Documenteur, qui est malgré tout un personnage de film… Les problèmes de Martin peuvent rejoindre les miens, mais je suis davantage dans une logique d’évocation. Le rapport au deuil et le passage à la paternité sont des sujets universels. Chacun règle les problèmes à sa manière : Martin n’écoute personne et fait tout de travers. Il préfère se cogner la tête dix fois de suite sur une fausse piste plutôt que de se confronter à ses responsabilités et enterrer sa mère. Mais à la fin, il a un point de vue différent sur son histoire familiale et il s’est réapproprié sa vie.

Au prix entre autres d’une crise avec son père, avec qui il n’est pas très tendre…

Ce passage à l’âge adulte ne se fait pas sans conflit envers ses parents. Martin s’imagine plein de choses sur sa mère car il l’a mal connue. Il est resté sur l’idée douloureuse qu’elle voulait vivre sans lui, ça le rend jaloux et agressif. Le chemin qu’il fait, c’est d’accepter que sa mère est une femme avant d’être sa mère, qu’elle a eu des histoires d’adulte, des amitiés, des aventures… qui ne sont pas ses oignons. Et surtout il comprend grâce au personnage de Rosita que tout ça ne remet pas en question l’amour que sa mère lui portait.

Comment avez-vous choisi Salma Hayek ?

J’ai écrit en pensant à elle, sans trop oser y croire, mais en y croyant quand même ! Au delà de sa beauté, elle a parcours unique qui l’a menée à Hollywoood. Elle incarne un " ailleurs " qui était très important pour le rôle, pour que le film décolle. Cette rencontre improbable a été passionnante. Son interprétation est très fine. Est-elle Lola ? Est-elle Rosita ? Je voulais que tout soit crédible simultanément. Au montage, c’était fascinant de voir qu’une nuance peut tout changer : une prise, elle était Lola, une autre elle était Rosita, sans l’ombre d’un doute… On a gardé les plans où elle est le plus difficilement déchiffrable, où l’on peut projeter sur elle ce que l’on veut.

Salma a une formation " actors studio ", qui respecte le personnage et sa logique. Pour qu’elle soit aussi crédible en Lola, il fallait que j’invente une relation entre Rosita et Lola. Elle s’appuyait là-dessus… Mais comment en parler sans révéler le quiproquo de son identité ? Disons qu’elle joue une Lola qui est elle-même un personnage de fiction !

Et vous, comment avez-vous joué Martin ?

Sans trop me poser des questions. Je me suis appuyé sur les situations, et sur de formidables partenaires. Je n’ai pas une méthode d’acteur, je pense qu’il y a une façon de faire pour chaque film. Martin n’est pas tout à fait là, c’est un personnage catapulté dans une situation trop grave pour lui, un costume de circonstance qui ne lui va pas forcément, pas plus que son costume d’agent immobilier. Ma disposition naturelle à être un peu à côté de la plaque a apporté un décalage avec la gravité de sa situation.

Qui a signé la musique ?

C’est celle de Documenteur, composée par Georges Delerue en 1981. On l’a d’abord utilisée seule, comme un piano squelettique du souvenir. Et puis, toujours dans l’idée de prolonger ce lien, j’ai demandé à Grégoire Hetzel d’écrire des arrangements de cordes qui viennent étoffer les thèmes, et les marier aux séquences d’aujourd’hui. Les autres musiques accompagnent ce que ressent Martin dans son trip. Par exemple, quand il prend la voiture pour filer vers le Mexique, on entend " L.A. Woman ", des Doors, je voulais que ça pète…

Dans la boîte j’ai cherché plutôt des titres électro sombres et lancinants (Moderat, Paul Kalkbrenner…) Et c’est Salma elle-même qui chante " Going to a Town ", de Rufus Wainwright. Je n’ai pas sous-titré la chanson, mais on comprend le refrain, et ça donne une autre épaisseur au personnage : une femme qui a rêvé d’aller aux Etats-Unis, mais qui y a renoncé. C’est aussi une chanson que ne chanterait probablement jamais une prostituée de Tijuana… Sauf peut-être dans un conte ?