Quelle est l’origine du film ?
Massimo D'Anolfi, Martina Parenti : Le travail a commencé il y a quelques années, avant qu’une enquête judiciaire sur la base militaire soit ouverte. Cette décision nous avait fait penser que le film ne serait plus possible en raison de l’attention médiatique que cela générerait et le fait que le champ de tir était sous séquestre. Mais finalement les médias ne sont pas venus et nous avons pu quand même entrer et découvrir l’existence de ce matériau filmique impressionnant. Aujourd’hui, les journaux nationaux commencent à peine à en parler, avec trois ans de retard ! Pourtant, c’est un des procès les plus intéressants du moment.
Est-ce qu’on pourrait reconnaître dans vos films, au-delà d’une proposition cinématographique précise, l’exigence d’une dénonciation ?
Nous ne parlons pas de dénonciation mais un des fils conducteurs de nos films est d’enquêter au sein de l’institutionnel : observer les rapports entre les institutions, le pouvoir et les citoyens. Nous essayons de faire émerger des dysfonctionnements, des failles, des trous noirs. Nous cherchons des histoires chorales, à partir desquelles nous pouvons offrir une réflexion. Mais on nous a toujours dit que nous faisions plus des films d’observation que de dénonciation.
Les longs plans fixes et larges permettent une sédimentation des signes mais brouillent aussi les repères d’un paysage presque de science-fiction.
C’est ce que nous voulions. Faire un film sur l’invisible et l’impossible : filmer ce qu’on ne voit pas. L’idée était de se perdre complètement et de comprendre tout doucement où nous nous trouvions. Pour l’instant, notre recherche s’est concentrée sur le plan fixe qui pour nous correspond à une magie du cinéma, à l’idée que peu à peu les choses se passent devant nous : plus nous restons immobile, plus nous les voyons différemment. Et puis pour observer et prendre le temps, il faut des supports, de l’aide ! Le trépied nous permet de rester sereins. Cela dit, il faut faire attention à ne pas devenir prisonnier d’une esthétique, chaque projet a sa nécessité technique.
Vous avez votre propre maison de production, cela vous aide-t-il à faire les films de manière indépendante ?
Nos moyens sont limités, mais nous avons besoin de peu et nous aimons cette indépendance car elle représente la possibilité de travailler d’une manière qui nous corres- pond, la seule que nous connaissions. Par exemple, nous avons l’habitude de regarder les images au fur et à mesure que nous les filmons : nous pouvons donc creuser cette matière, la décortiquer. Sur un an de tournage, nous avons le temps d’essayer, de reformuler, de comprendre la direction que pourrait prendre le film et de mener cette réflexion souhaitée.
Pour Materia oscura, c’était important de travailler comme cela : faire cohabiter l’archaïsme et la modernité, la réalité d’une nature très belle mais qui cache en soi des maux profonds et invisibles. Nous devions restituer ces contradictions et nous avions pensé dès le début à faire un film sans parole.
Ce silence est résolu dans une scène puissante et poétique, la scène avec le veau, qui exprime à elle seule la position des habitants de la région face à leur situation. Comment saviez-vous, avant de la filmer, que le film aurait pu se passer de mots ?
Nous savions que pour la dernière partie du film, nous avions besoin de sentiments et que ce père et ce fils pourraient en amener. Après cette scène, nous avons arrêté de tourner, le film était fini. Elle s’est déroulée de cette façon, mais elle aurait pu se résoudre de mille autres manières. Nous connaissions ces gens, nous savions l’histoire qu’ils portaient en eux. Tout était dense pour nous. C'est écrit sur leurs visages et donc c’est aussi une question de choix des personnages. Le grand potentiel créatif du documentaire se trouve là, dans les intuitions que l'on peut avoir, sachant que des situations peuvent avoir lieu sans que l'on puisse forcément les prévoir.
Revenons à cet immense matériau filmique dont vous parliez au début, ces images d’archives...
Le champ de tir filme depuis 1956 toutes ces expérimentations, pour les analyser. L’acte de filmer est quasiment l’âme du lieu.
Pour nous, c’était l’occasion de faire aussi un film sur le cinéma. C’était important de montrer que jusqu’à la fin des années 1960, les images étaient belles, précises, car même dans le milieu militaire il y avait une école de cinéma. Et là, la fonction expérimentale de ces images, bizarrement, rappelle aussi un certain cinéma expérimental. Au contraire, dès les années 1980, les images réalisées avec des nouvelles caméras sont sales, mal filmées, surexposées et elles sont utilisées pour filmer de l’anecdotique.
Le montage des archives a pris du temps, nous y avons longuement réfléchi. Nous voulions éviter qu’elles soient seulement une façon d’embellir le film, nous nous inquiétions d’une certaine banalisation que l'on observe depuis peu. Mais pour nous, elles étaient fonctionnelles : elles ramenaient à la vie ce qui se passe dans le champ de tir. Nous avions l’exemple de Farocki, Forgacs, Gianikian et Ricci Lucchi, artistes dont nous apprécions le travail. Nous avons compris que nous voulions re-filmer ces images et nous l’avons appelé fond d’archives « diégétique » précisément parce qu’il existait à partir du moment où il était re-filmé.
Gianikian et Ricci Lucchi vivent à Milan comme vous. Y a-t-il des connexions qui se font entre artistes en Italie, l’espoir d’une effervescence ?
Nous avons vu leur travail lors d’une rétrospective à Milan l’année dernière, mais nous ne les connaissons pas personnellement. De manière plus générale, nous pouvons parler d’effervescence seulement dans un pays où la culture est perçue comme une valeur. Ici on ne parle plus de valeurs depuis un moment...
Propos recueillis par Lucrezia Lippi pour le Festival Cinéma du Réel 2013