Rencontre avec Byambasuren Davaa
Est-ce que la vie quotidienne, telle qu'on la voit dans le film, reflète celle de la population en Mongolie ?
Bien qu'il y en ait de moins en moins, il y a encore de très nombreuses familles qui vivent comme des nomades. Dans le passé, les familles produisaient elles-mêmes tout ce qui était nécessaire à leur vie de tous les jours. Aujourd'hui, la plupart des nomades doivent décider comment ils veulent vivre, et s'ils veulent faire le choix d'un style de vie traditionnel. Un grand nombre de jeunes veulent aller vivre dans les villes, boire du Coca Cola et jouer sur des gameboys. Depuis 1990, la population de la capitale, Ulaanbaatar, a augmenté de façon significative. Il y a encore dix ans, un quart de la population vivait dans la capitale. Aujourd'hui, on est passé à près de cinquante pour cent. Cela entraîne l'apparition de problèmes jusqu'alors inédits dans cette société : le chômage, l'alcoolisme, par exemple.
Comment avez-vous découvert le rituel musical qu'on voit dans le film ?
Dans ma famille, je fais partie de la première génération qui a grandi à la ville. Mes grands-parents étaient des nomades qui ont ensuite déménagés pour aller à la ville. Ma mère avait environ quinze ans quand ils s'y sont installés, et mon père un tout petit peu moins. Ce rituel musical était monnaie courante dans la vie nomade de mes grands-parents. Rien de spécial. Aussi naturel que de boire du thé. Cela faisait partie des rituels quotidiens, dont on ne pensait pas à parler à ses petits enfants.
Ce n'est donc pas par mes grands parents que j'ai entendu parler de ce rituel, mais à travers un film que j'ai vu au début des années quatre vingt, au sujet d'une chamelle qui répudiait son petit. C'était une projection organisée pour l'école. Ce film m'a paru magique. Plusieurs enfants ont pleuré en le voyant, mais je crois que je suis celle qui a le plus sangloté. J'étais si malheureuse pour ce bébé chameau ! Ce film est resté gravé dans ma mémoire. Et chaque fois que j'entendais parler du désert de Gobi, je voyais les images de ce film, qui ne m'ont jamais quittées.
Etes-vous partie tourner dans le but de trouver une chamelle qui avait ce problème ? Qu'auriez-vous fait si vous ne l'aviez pas trouvée ? De quoi aurait parlé votre film ?
On peut avoir recours à ce rituel musical pour plusieurs autres raisons. C'était effectivement ce conflit entre une chamelle et son petit que je recherchais. Mais je savais que d'autres problèmes pouvaient arriver. Par exemple une chamelle peut mourir de maladie, un bébé chameau peut se faire manger par un loup. Dieu, ou l'esprit de la nature, appelez-le comme vous voudrez, ne nous a heureusement pas confrontés à une circonstance aussi triste que la mort d'un animal. Cela a été une chance. Je crois que, lorsqu'on a en soi un vœu auquel on tient plus que tout, l'esprit vous écoute.
Je suis comme ma grand-mère, j'ai une foi profonde, elle m'est nécessaire. Ma grand-mère disait toujours : "Ma petite fille, pense chaque matin à ton vœu, pas à ton but, seulement à ton vœu. Si ton vœu se réalise, c'est merveilleux. Mais s'il ne se réalise pas, alors, dis-toi que ce n'était qu'un vœu. Lorsque tu penses à ton vœu, ton âme et ton esprit vont vers ce vœu et te donnent le pouvoir de le réaliser".
A cause de cela, j'ai toujours pensé que nous réussirions à filmer ce que nous étions venus chercher. Je n'ai jamais envisagé les choses autrement. J'ai eu la chance que l'école de cinéma de Munich, qui a produit ce film, ait cru en Luigi et en moi. Nous avons eu une liberté totale, sans aucune pression, ce qui nous a beaucoup motivé.
Si ce rituel n'avait pas eu lieu, ou s'il avait échoué, que serait-il arrivé au bébé chameau ?
Ce bébé chameau n'arrêtait pas de pleurer, même lorsqu'on le nourrissait au biberon. Ce sont des pleurs déchirants, personne ne peut les supporter. Les nomades n'auraient pas permis plus longtemps que ce bébé souffre. D'ailleurs, il ne grandissait pas. Je pense qu'il serait mort de chagrin. Les chameaux ont beaucoup de mal à supporter d'être séparés de leur mère. La mère comme l'enfant doivent guérir de ce traumatisme. La musique et le chant des nomades les aident réellement. Depuis que j'étudie ce sujet, je n'ai jamais rencontré de cas où ce rituel ait échoué.
J'ai interrogé de nombreux nomades, et tous m'ont dit la même chose. Cela marche toujours. Dans le cas que nous avons filmé, cela a pris une journée. De vieux nomades m'ont parlée d'autres cas qui avaient pris plus longtemps, quelques jours. Chaque chameau est différent. Tout dépend du caractère de l'animal.
Quelles sont les paroles de la chanson qui est chantée durant le rituel ? Comment les traduiriez-vous ?
Le rituel musical n'est accompagné d'aucune parole, seulement de quatre lettres. Dans notre cas, les quatre lettres sont "HOOS". La chanson est une répétition continue de ces lettres. Le mot en lui-même n'a aucun sens, mais il produit un effet. Il n'y a aucune mélodie, aucune structure musicale. Chacun le chante comme il le sent. Pour un mouton, par exemple, on utilise les quatre lettres "TOIG". Il faut répéter ces quatre lettres trois fois. A chaque animal correspond un son. Chacun a le sien. Et c'est sans doute ce son qui fait que l'animal se sent plus proche de l'humain. Je ne sais pas comment cela s'est développé, mais cette tradition est là, et tout le monde y a recours en cas de besoin.
Comment la famille gagne-t-elle sa vie ? D'où vient leur argent ?
Les nomades produisent eux-mêmes ce dont ils ont besoin pour vivre. Ils produisent absolument tout ! Ils ne pensent pas en terme d'argent ou de compte en banque. Leurs biens, ce sont leurs animaux. Ce qu'ils ont leur a été donné par la nature qui les entoure. Ils vénèrent la nature, car ils savent à quel point ils dépendent d'elle. Ils ont adapté leur style de vie à la nature, au lieu du contraire. Ils comprennent que c'est aux humains de s'adapter à la nature, et que le contraire serait absurde. Telle est leur philosophie. Ce qu'ils produisent et n'utilisent pas, ils le vendent sur le marché et en échange, ils achètent ce dont ils ont besoin, par exemple, de la nourriture ou des habits. Ils sont heureux avec ce qu'ils ont, et s'organisent très bien.
Comment avez-vous "organisé" avec la famille ce que vous vouliez qu'ils fassent ?
J'ai demandé aux nomades de nous raconter dans le détail ce qu'ils font au cours d'une journée. D'habitude, ils ne parlent jamais de leur vie quotidienne. Je leur ai expliqué que ce qui leur semble totalement naturel nous est inconnu, et que leur style de vie nous intéresse. Ils ont très bien compris cela.
Quels films ou quels metteurs en scène vous ont influencé ?
J'ai grandi dans un monde socialiste et communiste. Les documentaires avaient pour fonction de diffuser la propagande. Quand j'ai entamé mes études à l'école de cinéma de Munich, j'ai soudain disposé d'une énorme quantité d'informations, de films, et je devais décider quoi voir, quoi utiliser. Je me demandais : est-ce toujours un documentaire, quand on veut raconter une histoire aussi grande que celle du "chameau qui pleure" ? Vous comprenez, moi je viens du désert, je ne sais pas nager. Alors quand je vois l'océan, j'ai le sentiment d'être devant quelque chose d'immense.
C'est ce que j'ai ressenti devant tous ces trésors que sont les films disponibles à l'école. J'admire plusieurs réalisateurs, mais je ne voudrais pas me référer à qui que ce soit. Je peux vous citer les films qui m'ont impressionnée, mais je ne me suis jamais dit : "Je voudrais faire un film comme celui de X ou de Y". J'avais simplement en tête mon histoire, celle que je voulais raconter.
La famille des nomades a-t-elle vu le film ?
Je leur ai montré le film très récemment, et je n'ai jamais été plus excitée que ce jour là ! Ils ont pleuré, ils ont ri beaucoup aussi. L'arrière grand-mère était décédé quelques semaines plus tôt, et je me suis sentie coupable de n'avoir pas fini le film plus vite, qu'elle n'ait pas pu le voir. La projection a été très émouvante. Quand Unga, le petit garçon, a vu son arrière grand-mère sur l'écran, il est devenu tout silencieux. Quant à l'arrière grand-père, il était si malheureux d'être veuf qu'il répétait qu'il ne voulait plus vivre. La vie en Mongolie est si différente. Pas de télévision, pas de radio. On peut penser que la vie est lente, mais les mots sont plus rapides que le vent. La télévision existe, dans les têtes. Si par exemple quelqu'un vous raconte qu'il a vu un artiste de cirque, chacun va se l'imaginer à sa façon. L'un verra l'artiste dans une robe bleue, pour l'autre elle sera verte. La Mongolie est un pays où l'imaginaire existe encore.
Rencontre avec Luigi Falorni
Qu'est-ce qui vous attirait dans ce projet ?
La Mongolie est une merveilleuse terre lointaine. C'est un des rares endroits sur terre qui éveille encore l'imagination, qui n'a pas été exploré de fond en comble par les médias occidentaux. Mais au départ de ce projet, ce n'est pas l'exotisme du sujet , ni la curiosité pour les chameaux qui a éveillé mon intérêt. Je n'ai jamais eu envie de faire des documentaires naturalistes ou ethnographiques. Ce qui m'a fasciné, c'est le rituel des nomades, et sa portée universelle. Ce rituel contient un message immédiatement accessible à tous. C'est l'histoire d'un sauvetage, d'un amour perdu et du combat mené pour le reconquérir. Ce bébé chameau affamé, il représente chacun de nous. Perdu, en quête de protection, d'appartenance. Son destin est la preuve criante que dans la vie, sans amour, rien n'est possible.
Quel est le genre du film ? Est-ce un vrai documentaire ? Il y a des moments où l'on est presque dans la fiction…
Je pense que le terme le plus exact est celui de "documentaire narratif". Il y a des éléments de fiction, à l'intérieur des structures d'un documentaire familial. Nos héros sont de vrais nomades du désert de Gobi qui "jouent" devant les caméras les fonctions qu'ils occupent dans la vie de tous les jours. Les actions principales du film : l'accouchement, le rejet, le rituel, se sont déroulées telles qu'on les voient dans le film. Mais quelques actions subsidiaires, quelques moments qui relient les scènes, ont été re-joués devant la caméra, essentiellement pour donner au film sa fluidité. Les films qui nous ont inspirés à oser ce mélange sont ceux de Robert J. Flaherty.
Dans Nanouk l'esquimau qu'il a réalisé en 1922, ou L'homme d'Aran en 1934, il filmait en même temps et ensemble, des acteurs professionnels et des personnes qu'il rencontrait sur place, le tout à l'aide d'une mise en scène très étudiée. Il voulait rendre la vie des Esquimaux ou la lutte pour la survie dans les îles Aran, la plus proche, la plus concrète possible pour le spectateur. Sa citation la plus célèbre, par laquelle il définissait son ambition de metteur en scène, est : "Vous devez montrer ce que sentent les roses". J'espère que notre film honore cet héritage.
La caméra est toujours discrète. Les images sont simples. Comment avez-vous choisi cette approche visuelle ?
Ce film m'a permis de filmer de façon presque naïve. Les nomades que nous avons rencontrés parlent et communiquent d'une façon simple et directe. Ils ignorent l'ironie et le sous-entendu, le cynisme leur est totalement étranger. Chaque chose est pour eux unique et vraie. Alors, quand vous êtes parmi eux, vous vous sentez vous-même plus unique et plus vrai. C'est un sentiment merveilleux, qui ramène à l'enfance. Donc je voulais que les images reflètent cette perception naïve du monde. Le cadre devait être comme une fenêtre sur leur vie quotidienne. Le rythme du montage, lui aussi, devait rester fidèle à ce sentiment de calme et d'immensité qu'on ressent dans ce désert, avec ses habitants.
Byambasuren Davaa et vous êtes crédités comme "co-réalisateurs". Comment avez-vous divisé les tâches entre vous, et comment cette collaboration s'est-elle déroulée sur le terrain ?
Nous avons travaillé ensemble durant toute la production et je dois dire que cette collaboration a été très fructueuse. Nos personnalités sont différentes, mais nous avons les mêmes goûts et les décisions importantes, nous les avons toujours prises d'un commun accord. Nous sommes complémentaires. Byambasuren a le don de donner de la chaleur à chaque scène, tandis que je sais rassembler des moments et en faire une histoire. Sur le tournage, Byambasuren s'est occupée des nomades, elle communiquait avec eux et les dirigeait. En plus du travail sur l'image, j'organisais le plan de travail de chaque jour en fonction de ce que nous avions pu filmer la veille. Nous avions un traitement qui nous servait de base, mais le documentaire implique beaucoup d'improvisation et la capacité de s'adapter sans cesse à l'imprévu. Comme tous les chameaux accouchent durant un seul mois, au printemps, nous ne disposions que de quelques semaines pour tourner le film. Si quelque chose s'était mal passé, nous n'aurions pas eu la possibilité de revenir tourner des raccords…
Comment avez-vous vécu ce tournage dans le désert ? Comment avez-vous collaboré avec les nomades ?
Le désert de Gobi est un endroit magique qui doit être fantastique à visiter si on y vient en touriste. Pour un tournage, c'est une autre histoire ! Des vents de 150 kilomètres heure, des températures qui chutent de 30 degrés la nuit, des conditions de vie et d'alimentation très inhabituelles… Nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. Chacun des six membres de l'équipe est tombé malade, on a cassé du matériel, souvent le vent rendait les prises inaudibles.
Sur les trente-cinq jours d'un tournage prévu sur sept semaines, nous n'avons tourné que vingt-trois jours utiles. Donc ce qui devait être un tournage confortable est devenue une incroyable course contre la montre. A cause de ce planning si serré, nous n'avons pas eu l'occasion de passer du temps avec la famille de nomades, hors caméra. Quand le tournage s'est achevé, nous avons passé tous ensemble une longue nuit mémorable, à boire de l'alcool de Mongolie et à chanter des airs mongol et italiens jusqu'à l'aube…
Ceci est votre film de fin d'école. Comment voyez-vous l'avenir ?
Ce projet nous a pris beaucoup de temps. Ce qui devait être un documentaire de 60 minutes destiné à la télévision est devenu un film de cinéma vendu partout dans le monde. L'intérêt que suscite le film montre qu'il y a une nouvelle voie à explorer dans le documentaire. Durant des années, la salle de cinéma n'était pas un support envisageable pour le documentaire, qui semblait cantonné à la télévision. Cela est soudain en train d'évoluer. Donc, ce dont je rêve pour l'avenir, serait de faire des documentaires pour le grand écran, cette surface magique qui permet de montrer ce que sentent les roses…