Quelle est la genèse du film ?
Damien Odoul : On s’est vraiment rencontrés début 2002, lors de la remise du prix Michel Simon à Pierre-Louis, l’acteur du Souffle. Mathieu m’avait parlé de mon film d’une manière très touchante. Puis on s’est revus au Festival de Venise, et à la Cinémathèque, lors de la projection de Morasseix en 2004. À chaque fois, on discutait...
Mathieu Amalric : On avait envie de faire un film ensemble...
Damien Odoul : Je me souviens que tu m’avais demandé comment je faisais pour faire certains plans... Je me rappelle de ta curiosité. Au fil de nos discussions, on s’est mis à parler de nos intimités, du désir, de notre rapport aux femmes. Ça se faisait très simplement, en toute confiance, sans avoir l’impression que l’un volait quelque chose à l’autre.
Mathieu Amalric : Mais ce n’était pas dans le but de faire un film...
Damien Odoul : Le détonateur du film, c’est le 1er juillet 2006, vers 14h00, heure à laquelle je suis assis au bord du trottoir, à regarder pendant une demi-heure les saletés qui passent dans le caniveau. Cela fait trois ans que je n’ai pas tourné, je sais que j’ai un projet de film avec Sylvie Pialat mais pas avant deux ans... J’ai calculé alors que je n’allais pas tourner durant cinq ans... Impossible. Je me suis levé, et j’ai appelé Mathieu pour lui demander s’il était prêt à me suivre dans l’aventure d’un film qu’on tournerait dans la foulée.
Mathieu Amalric : Quand Damien m’a appelé, je venais de décider que j’allais consacrer mon mois d’août à commencer l’écriture d’un nouveau film. Avec cette vie d’acteur qui me submerge de plus en plus, je n’avais pas non plus tourné de film depuis quatre ans et demi. Mais comme Damien m’a d’abord dit que son tournage ne durerait pas plus de trois jours, ça allait. Quand nous nous sommes vus pour parler du film, il m’a parlé de deux semaines de tournage ! J’ai su alors que je n’écrirai pas au mois d’août !
Damien Odoul : Au bout du compte, ce qui est drôle, c’est que tu m’as dit que l’expérience de ce tournage très particulier, «à l’arrache», t’avait donné envie de faire ton prochain film. Dans L’histoire de Richard O. , Mathieu, c’est un peu moi. Quand j’ai écrit le scénario, durant le mois de juillet, je savais que j’avais envie d’un film centré autour du personnage qu’incarnerait Mathieu, avec aussi le désir de filmer à nouveau Stéphane Terpereau (un acteur fétiche) et d’accorder une importance à plusieurs personnages féminins. J’ai rencontré 14 femmes pendant le casting... J’en ai choisi 13 !
La question du double est toujours évidente chez toi, Damien. Une nouvelle fois pour ce film, qu’il s’agisse du curieux lien qui unit le personnage de Richard au personnage du Grand ou de la relation de confiance établie avec Mathieu.
Mathieu Amalric : Je me souviens de ce plan où je marche, de dos, avec le vélo, place St-Sulpice. En voyant le film, je me suis dit que je ressemblais vraiment à Damien dans cette scène ! C’est étrange !
Damien Odoul : On a fonctionné comme les deux mains d’un même corps, avec animalité... Tout en ayant un lien intellectuel.
Mathieu Amalric : Avec Damien, on a très vite senti qu’il fallait faire ce film tout de suite. Et qu’il correspondait à quelque chose dans le contexte de nos vies et de notre rapport aux femmes. Aujourd’hui on ne pourrait déjà plus le faire.
On a rarement été aussi loin sur la façon de filmer le corps, à la jonction entre le sexe et le burlesque...
Damien Odoul : Tous ceux qui voient ce film découvrent que Mathieu a un corps !
Mathieu Amalric : Quand j’ai découvert le film, je me suis rendu compte qu’il y avait un vrai décalage entre ce corps en mouvement et le visage impassible du personnage. Pour la première fois, mon visage élastique qui utilisait souvent la grimace au cinéma est resté de marbre... Je crois que je ne vais plus jamais parler dans ma vie !
Damien Odoul : Je voulais vraiment te vieillir, avec une barbe, les cheveux gominés... Enlever ton côté juvénile.
Mathieu Amalric : À chaque plan qui commençait, tu me touchais les épaules... Tu me reprenais, on faisait un exercice d’équilibre, de tenue sur les deux pieds... Tu me lestais physiquement. Et puis ce personnage, c’était l’idée d’interpréter ce que n’osent pas exprimer les hommes de ma génération. Ce sentiment d’animalité face aux femmes...
Damien Odoul : On ne peut pas classer ce personnage quelque part, on ne sait pas ce qu’il fait comme métier, qui il est véritablement. Cette indétermination sociale est très importante pour moi. Le film laisse aux acteurs une part d’improvisation...
Tout en étant très travaillé, très construit.
Mathieu Amalric : Je te disais au téléphone que je ne savais pas improviser... Tu as beaucoup écrit, et quand j’ai découvert le film, j’étais sidéré de voir la tenue du montage. C’est un de tes films les plus denses à ce niveau-là. Tu aurais pu faire un film «fou-fou», qui aurait notamment repris des scènes extrêmes qu’on avait tournées et qui ne sont finalement pas dans le film.
Damien Odoul : J’avais besoin de les tourner aussi...
Mathieu Amalric : Cela aurait pu être un catalogue de toutes les pratiques sexuelles, mais tu n’en as même pas eu besoin. J’aime vraiment la mélancolie du film, due notamment à un changement de récit par rapport au tournage, que j’ai découvert en voyant le film pour la première fois.
Le fait que le personnage soit mort...
Damien Odoul : Je ne voulais pas que quelqu’un le dise à Mathieu, je voulais qu’il ait la surprise. Le premier montage du film était vraiment mauvais. J’ai passé trois jours à réfléchir avant de trouver la solution et de me dire que le personnage de Richard était mort en réalité sous les coups de sa maîtresse. C’est très curieux car lors du tournage de cette scène, j’ai demandé intuitivement à Mathieu de ne plus respirer. Ce n’était pas prévu dans le scénario, et je ne savais pas vraiment pourquoi je lui demandais. Comme quoi, il n’y a pas de hasard.
Mathieu Amalric : J’aime comment, dans cette nouvelle structure du film, les sentiments amoureux partent vivre dans un autre corps en quelque sorte... Une transmission amoureuse qui arrive dans le corps du Grand qui vit ce que Richard a failli vivre... C’est très étrange. L’histoire de ces deux personnages est bouleversante, comme ces moments où ils se racontent des choses intimes, près de l’arbre ou sur le canapé, avec un verre de vin.
Damien Odoul : Il y a cette idée que le Grand protège Richard. Cela passe par des scènes burlesques et émouvantes, comme lorsque l’un s’abrite sous la veste de l’autre quand l’orage éclate. Et puis si l’on fait mourir quelqu’un ou quelque chose, il faut qu’il y ait l’idée d’un recommencement... Le Grand découvre l’amour. Avant, c’était un être asexué et aussi un accompagnateur.
Mathieu Amalric : C’est un peu Don Quichotte et Sancho Panza...
Damien Odoul : Dans mon court-métrage Les Barbots, ou dans En attendant le déluge, ce «Don Quichottisme» est déjà présent, je crois...
Les deux personnages fonctionnent un peu comme des vases communicants...
Mathieu Amalric : Grâce à cette écriture du montage ! Cette rigueur était déjà présente au moment du tournage.
Damien cherche sans cesse à ce que cela puisse tenir dans le rythme d’un plan, dans le cadre... Damien, comment as-tu choisi certains personnages féminins plus que d’autres au montage ?
Damien Odoul : Au fond seules deux ou trois femmes ont été évincées du montage final... Elles sont à peu près toutes là.
Mathieu Amalric : Et puis, encore une fois, tu as enlevé du film des choses extrêmes...
Damien Odoul : Il faut dire que j’ai travaillé quatre ans sur un projet d’adaptation d’Histoire de l’œil de Bataille qui ne s’est jamais réalisé. Finalement, avec ce film, comme l’a dit Jean Labadie, le distributeur, c’est «mon Histoire de l’œil» que j’ai tourné. J’ai retiré effectivement une scène qui était une référence directe au personnage de Simone dans L’œil, qui urine. Cela m’a semblé évident de tourner cette scène, et ça n’a pas dérangé Mathieu de la jouer... Mais je me suis aperçu, au montage, qu’elle ne faisait plus partie de l’univers du film.
Mathieu Amalric : Je m’étais dit au départ que ce film serait davantage sur le fantasme féminin, et que je serais comme un pantin trimballé de fantasmes féminins en fantasmes féminins. Je pensais bien évidemment à la Cité des femmes de Fellini, dans lequel l’homme est un objet sexuel pour les femmes. Et ça m’amusait beaucoup ! Maintenant, je vois que le film est tout autre chose, ce qui est passionnant! Damien, avait l’instinct, sur le tournage, de faire plusieurs versions de toutes les rencontres possibles, de tous les points de vue possibles...
C’est-à-dire ?
Mathieu Amalric : Il nous faisait faire plusieurs choses distinctes pour que le film puisse raconter à chaque fois des choses différentes. Dire tout d’un coup «J’en ai marre des prostituées !» alors que ce n’était pas prévu, pour orienter différemment la quête du personnage. Il y a aussi de longs monologues qu’il n’a pas montés, dont il n’a pas eu besoin. Résultat, Richard parle peu, mais bien ! Je pense aussi à la scène où mon personnage est en train de chercher de la musique avec sa copine dans leur lit, on ne savait pas s’il allait se passer quelque chose ou pas, et Damien nous soufflait les mots au dernier moment, comme il le faisait souvent pendant le tournage...
Damien Odoul : Tout l’après-midi du tournage de cette séquence, je lui donnais des informations fausses, je lui disais que ça ne se passerait pas bien avec elle après cette scène, et lui avait pensé que ce serait le contraire... Il était tout le temps le cul entre deux chaises ! Je tenais à le déstabiliser sans cesse, et parfois à le «voler», qu’il en soit conscient ou non. On était tous les deux à l’intérieur d’un pacte tacite... de confiance.
En voyant le film, on ressent une urgence et un vrai plaisir de tourner, une sorte d’innocence aussi...
Damien Odoul : On était tellement «léger»... On se voyait chaque jour tous les six, on se déplaçait avec les deux scooters et une vieille camionnette. J’avais l’impression de faire un premier film sans moyens mais avec un peu d’expérience et la rigueur en plus. C’est mon cinquième long-métrage et j’espère que je referai encore des films de cette manière !
Mathieu Amalric : C’est extraordinairement bien filmé, c’est impressionnant. Il y a des plans d’une beauté ! Avec toujours ce sens du détail, comme ce préservatif sur les draps par exemple, qui fait comprendre au spectateur que les deux amants qui avaient repris leur liberté se sont retrouvés... Et puis tu cherches des instants de vérité brute, pure, et si possible dans une image. Tes plans sont aussi beaux et forts que certaines photos de Nan Goldin... Une beauté de l’image pour des choses qui n’appartiennent pas à de la reconstitution.
Mathieu, tu tournes beaucoup, et pourtant on a l’impression de te redécouvrir à travers ce film...
Mathieu Amalric : Les spectateurs du film me découvriront tel que certaines femmes me connaissent. C’est très troublant pour moi. Je sais que je suis comme ça mais dans des moments très précis et précieux de ma vie.
Damien, j’ai l’impression que tu filmes Paris ou les scènes d’amour comme si c’était la première fois qu’on filmait ces sujets si classiques du cinéma. Il y a cette idée de «laver le regard du spectateur».
Damien Odoul : J’ai l’impression de commencer à peine à filmer... C’est ce qui fait dire au personnage en parlant de son compagnon, «j’aimerais bien être à ta place pour sentir ce qu’est l’instant». Je pense qu’un cinéaste doit ressentir ça à un moment... C’est le cas du cinéma que j’aime en tout cas... Celui de Mizoguchi par exemple, qui disait précisément qu’il fallait nettoyer son regard. Par rapport à la scène d’amour, nous n’étions que tous les trois... Mathieu a rencontré le matin même celle qui allait être sa partenaire. C’était nécessaire. Cela se jouait à deux heures près, je savais qu’il ne fallait pas qu’il la connaisse trois heures avant, et qu’il ne fallait pas les laisser trop longtemps seuls. Sinon, pour te répondre, je dirais que le cinéma est encore «vert» et qu’il est temps peut-être de le faire autrement, avec plus de «joie». Je pense être profondément hédoniste. Ce qui me sauve, c’est cette mélancolie qui ne me fait pas plonger vers un acte extrême... La mélancolie et cet insatiable appétit pour la vie comme forme de résistance.
Propos recueillis le 8 avril 2007 par Bernard Payen