" A sa sortie en France en septembre 1998, les critiques accueillirent Sue perdue dans Manhattan en maugréant contre l'inspiration noire d'un réalisateur mal intentionné à l'égard de la nature humaine. C'est un sillon de désespoir et de fatalisme que ce premier film d'Amos Kollek diffusé en France creusa dans les esprits.

L’année suivante, Fiona mit le feu aux poudres et suscita une vague d'indignation : trop, c'est trop ! Les déambulations dans Manhattan d'une gentille trentenaire esseulée et déclassée, cela passait encore, mais les shoots pris sur le vif, les corps couverts d'hématomes dans une crack house réelle de l'East Village ont de quoi choquer et sont plus durs à avaler.

Certains vont même jusqu'à taxer Kollek de pervers et de sadique envers ses personnages. En effet, que penser d'autre d'un metteur en scène qui s'acharne avec tant de soin à ne nous montrer que le côté yang du monde ? Heureusement, avec Fast food, fast women, encore un an plus tard, Kollek semble retourner sa chemise et nous présenter une facette plus yin de lui même et des autres.

La critique se rassénère et s'enthousiasme même, réconciliée par les touches d'humour et de romantisme qui fusent tout au long de cette comédie rocambolesque. Queenie in love, ne déroge pas à cette nouvelle règle de la gaieté et s'inscrit encore dans la veine comique ! Mais curieusement, alors qu'on s'insurgeait contre le réalisme sordide de Sue et surtout de Fiona, les péripéties et les dénouements heureux de Fast food, fast women et Queenie in love prennent des allures de conte de fées. Finalement, le bonheur, on n'y croit pas ? Entre pessimisme et optimisme, mon coeur balance. Kollek, réalisateur machiavélique, se jouerait-il de nous ?

C'est une réflexion d'Anna Thomson, lors d'une interview, qui nous a mis la puce à l'oreille… Tandis que nous étions persuadés d'avoir vu Sue s'éteindre discrètement sur un banc comme un animal transi dans un parc new-yorkais, l'actrice s'écrie : « Mais elle ne meurt pas ! C'est un peu comme un reflet dans un miroir : un moment on existe, le moment après on n'existe plus».

Fast food, fast women débute par une parodie tragi-comique de suicide : une femme s'allonge sur la chaussée pour se relever saine et sauve dans la minute qui suit en déclarant que c'était juste une déprime de dimanche matin. Fausse alerte !

Queenie in love nous offre un exemple encore plus criant de cette méprise qui nous pousse à souhaiter le pire : si vous voyez une jeune fille ôtant ses vêtements au sommet d'un building et se mettant en position de plongeon dans le vide, ce n'est pas forcément qu'elle a décidé de faire le grand saut final, elle a peut-être le vertige et un chien, ce que certes vous ne saviez pas, mais avouez que vous ne l'auriez même pas envisagé. En deux temps trois mouvements, la désespérée se retourne et se transforme en pin-up venue sur le toit griller une cigarette et se dorer au soleil (...)

Toutefois, la mort est bien là, elle hante les films de Kollek et pas seulement les fantasmes manipulés du spectateur. Elle prend une place de plus en plus importante dans les dialogues au fur et à mesure que les scénarios s'acheminent vers la comédie (...)

Dans Fiona, (...) le chapitre intitulé «le bonheur» commence par la pendaison avortée de Fiona, sauvée par un de ses clients. Puis, le «dîner», au cours duquel elle abat de manière folklo-héroïque une poignée de flics, la conduit à «la planque». La crack house se transformera en nid d'amour avec la douce et tendre Alyssia, jusqu'à ce que celle-ci soit terrassée par une overdose (...).

Chaque mort est à l'origine d'un bond en avant et ouvre de nouvelles perspectives (...) Dans Queenie in love, le héros, sexagénaire condamné par un cancer en phase terminale, commence sa vie six mois avant sa mort (…) Dans les films d'Amos Kollek, les femmes montrent leurs seins et offrent gracieusement leur corps à tout va. Normal, Sue «communique par le sexe», Fiona comprend très jeune que «le sexe est la solution à tout» et Queenie se dit que décidément «y'a que le sexe dans la vie». Le sexe apparaît comme le seul catalyseur possible de l'amour et l'amour n'est réalisé qu'à travers la conjonction du corps et du coeur.

Les femmes de Kollek, entièrement démunies, semblent pratiquement réduites à leur corps. Confrontée à la société, Sue masque son regard sous des lunettes noires et un look de star, mais dans l'intimité elle dévoile sans pudeur la nudité de son corps. Le cinéma de Kollek regorge de prostituées touchantes.

En effet, le tabou ne réside pas dans le corps, et le lien éventuel avec l'argent qu'il peut contenir, mais dans le rapport aux autres, mensonger, entretenu par la société, les conventions et les mots..."

Cécile-Fleur Brunod,

pour la revue Cinéastes (sept/nov.2001)