À l'occasion de la sortie de son dernier film, Le Gang des Bois du Temple, Rabah Ameur-Zaïmeche (aka RAZ) déclarait dans un entretien pour le média Trois Couleurs : “Être filmeur ou braqueur, c’est un peu pareil". Sorti en salle en septembre 2023, le nouveau film du réalisateur franco-algérien est, comme tout le reste de sa filmographie, un braquage exécuté avec brio. Avec un certain goût pour la richesse architecturale, en plus de mettre en évidence les rapports sociaux de sa cité d’enfance, RAZ arrache délibérément toute la substance du réel qu’il a entre les mains afin de faire le portrait d’une banlieue française. Le cinéaste ressuscite à cette occasion le genre du film de gangsters à la française, en cassant une nouvelle fois toutes les attentes.
Mysticisme des tours
Un long panoramique ouvre Le Gang des Bois du Temple. Monsieur Pons, un ancien sniper de l’armée française, contemple depuis son balcon les hauteurs de Clichy-sous-bois comme un loup admirant son territoire. Au-delà du motif de la surveillance décliné à plusieurs reprises durant le film, le cinéaste cherche à puiser autre chose de ces instants de méditation. Les habitants des cités sont par la grandeur de leur tour d’immeuble, les plus proches du ciel et de cette façon possèdent le meilleur point d’observation du monde. Être face à l’horizon est aussi un moyen pour les personnages de rencontrer le sacré. Cet attrait pour les motifs spirituels se retrouve dans la séquence suivante. Un enterrement, celui de la mère de M.Pons, admirée de tous les locaux. La voix de la chanteuse Annkrist accompagne la cérémonie, tandis que la caméra s’attarde sur les icônes et autres représentations du Christ. Une ouverture déconcertante car elle inscrit la cité filmée comme un espace hybride. Le bois du temple est un lieu social et magique où le moindre arbre filmé ou petit gazon est un apaisement comme une œuvre de Claude Monet.
Les gueules cassées
Dans la liste des grands découvreurs de talent du cinéma français, RAZ pourrait pleinement s'asseoir sur le trône. Depuis plus de 20 ans, le réalisateur est un véritable investigateur de tronches et, de la même manière qu’un Bruno Dumont, n’hésite pas à aller à contre-courant des normes physiques du cinéma. Le strabisme de Mohamed Aroussi (le prince), le regard perçant de Régis Laroche (M. Pons), et autres particularités physiques de ses comédiens déterminent un rapport à la caméra différent, privilégiant l’authenticité à la beauté traditionnelle. Une logique actorale singulière mais ô combien précieuse. RAZ constitue un véritable gang dont il est (presque) le seul à tirer le meilleur et à capter toute la lumière. Mis à part les petits nouveaux Slimane Dazi et Philippe Petit, le reste de son casting est constitué de fidèles de son cinéma, certains sont même des membres de sa famille. Fonder une communauté unie à l’écran importe plus que la tragédie du récit.
Où est passé Alain Delon ?
Après avoir fait jouer à son équipe d’acteurs des hors-la-loi du 18ème siècle et les apôtres du Christ, RAZ les met dans la peau de petits bandits joyeux, bien loin des gangsters teigneux de Jacques Audiard. Ici, les joyeux lurons volent un prince saoudien. Derrière cette relecture de Robin des bois et de sa bande, ces malfrats attachants s’émancipent de la principale influence du long-métrage : le cinéma de Jean-Pierre Melville. Si RAZ puise dans son inspiration une économie de la violence, ici, le trench et le grand chapeau d’Alain Delon du Samouraïont été remplacés par les chaussures de randonnées, le manteau d’hiver et le cabas de grand-mère que traîne M.Pons. Le code d’honneur n’est pas non plus le même car dans notre cas, on scrute de loin son adversaire comme on peut l’assassiner par surprise sans que la caméra ne prenne le temps d’établir la mise en scène d’un duel.
Un renversement des hiérarchies est aussi de mise car ce ne sont pas les petits voyous de la cité qui représentent un mal en quête de pouvoir mais bien le prince qui lors d’une scène de danse manifeste sa puissance sur scène en ramenant à lui toute la lumière. Or ce sont des agents envoyés par son collaborateur qui font le sale boulot, tandis que les braqueurs et M.Pons sont animés par la solidarité, la reconnaissance et la fraternité - des valeurs ancrées au sein de cette mini-société du bois du temple.
Que cherche réellement Rabah Ameur-Zaïmeche à montrer de la banlieue avec son nouveau film ? A l’inverse de l’état des lieux sociologiques qu’a pu introduire le genre du film de banlieue français depuis la sortie de La Haine en 1995, RAZ ajoute une aura mythologique à son environnement. Un parti pris sensible, marginal et peu exploité, si on excepte le déconcertant De Bruit et de fureur de Jean-Claude Brisseau et dans une certaine mesure L’amour existe, le documentaire de Maurice Pialat. Le Gang des Bois du Temple balaie les a priori pour à la fin être autre chose qu’une nouvelle pièce d’un portrait sur un territoire encore peu représenté : un film majeur.
Pilier de la filmographie de Kathryn Bigelow, qui lui a valu les Oscars du meilleur film et de la meilleure réalisation, ce long-métrage d’action immersif interroge l’addiction à l’adrénaline et le pouvoir captivant de la guerre.
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