Vous êtes comédienne. À Ce Soir est votre premier film en tant que réalisatrice. Comment passe-t-on d'un métier à l'autre ?
Faire l'actrice c'est accepter d'être vue, même si c'est à travers comme on dit des personnages (moi je dirais plutôt de travers). Ce n'est pas toujours évident d'accepter d'être vue,et être vue d'accord mais dans quel cadre ? Faire l'actrice,c'est accepter d'être dans le champs, c'est se jouer mais se jouer où,avec qui,quoi ? Faire un film était simplement un désir de dire mes contrechamps, enfin certains de mes contrechamps.Pour moi ces contrechamps sont des champs pour rester dans le vocabulaire codé du cinéma.
Ce sont mes espaces de liberté parce ce que ce sont des espaces que je me choisis. Tout ce que je vois, tout ce que je sens en moi de la vie, toute l'alchimie que je m'invente du monde, ma petite géographie... Donc j'avais envie de vous raconter certains de mes contrechamps. Je les ai d'abord racontés à tous les acteurs : comédiens et techniciens du film, et puis on a fait le film, avec toutes nos énergies et compétences spécifiques et puis maintenant il y a le film. Voilà.
Faire un film est une autre manière de choisir de se montrer ou de se cacher. Actrice, réalisatrice ne sont pas deux métiers si éloignés. Pour moi ce sont deux métiers qui demandent un grand engagement physique, un sens de l'espace, une disponibilité aux autres, une certaine distance avec l'instant, le présent, puisque seul le présent ouvre un espace à la fiction,le passé et le futur sont entrelacés,c'est déjà trop tard ou encore trop tôt avec ces deux-là.
Placer la caméra, choisir une focale est un bel exercice amusant pour une actrice, ça se fait à l'instinct en tout cas pour moi, puisque grâce à mon métier d'actrice je peux m'identifier très rapidement à tout, aux rôles ou personnages mais aussi à une chaise, un arbre, un animal, n'importe quel objet. Identifiée à eux, je peux sentir l'importance qu'ils prennent dans telle ou telle situation et organiser les choses et l'espace en fonction. Le luxe que j'ai eu sur ce tournage, c'est d'avoir rencontré des personnes comme Sophie, Antoine, Agathe, Clotilde, Fabio, Gérald, Pôme, Louis, Jonas, Martin, Christophe Offenstein, Catherine Quesemand, Alain Tchilllinguirian, Sylvie Gautrelet, Jean-Pol Fargeau qui souvent me faisaient des propositions pires (dans le sens de radicales au regard des objectifs posés) que ce que j'avais pu imaginer et à chaque fois je m'identifiais un peu plus et l'histoire avançait avec eux au fil des jours...
Actrice ou réalisatrice, c'est le bonheur de jouer avec les images, de les dessiner, de les articuler, de les coller, de les enchaîner dans un «temps tout en espace» qu'on s'invente. Je dirais que la réalisatrice a un vocabulaire, une grammaire, des outils, qui se développent dans un langage différent de celui de l'actrice. Ce ne sont pas les mêmes dialectes, mais l'origine de la langue est la même.
Nelly est en colère.
Ce qui présuppose pour moi qu'elle a une grande vitalité. Ce n'est pas donné à tous d'avoir le courage de ses émotions. La colère est une émotion salutaire. Nelly est un personnage tout en émotions, sans sentiment. Ses instincts la construisent. La colère lui permet de se protéger et de continuer à vivre, à vivre avec les autres en société. Parce qu'elle est en colère, Nelly refuse l'enterrement tel qu'il se pratique le plus souvent aujourd'hui en occident. Elle n'est pas d'accord,elle ne peut pas le dire, alors elle le vit.Ça sert à ça le cinéma aujourd'hui, à voir derrière les images,toutes prêtes, toutes faites,toutes confondues.
Je voulais raconter comment Nelly faisait pour intégrer cette étrange séparation des corps. La mort comme un coup d'état :on vous dit que le mort «n'est plus», qu'il faut donc qu'il s'éloigne,un exil qui a ses codes et ses rituels,une affaire comme une autre, «c'est la vie»...
Pourtant Manuel est bien là dans la chambre, il résiste à son enterrement... Lui et ceux qui l'aiment toujours. Que faire de ce mort, comment le quitter et lui dire adieu, que dit la forêt qui cache le pin du cercueil ? Oui Nelly est en colère.Colère, joie, tristesse, surprise, peur, dégoût, la base quoi, la base de tout être qui cherche à être...
C'est un pari risqué de réaliser un film sur la mort. Et de faire du personnage principal un mort qui est là, qui fait partie intégrante du film.
J'ai fait un film sur la vie avec un mort comme personnage central. Le cinéma décrit des corps, et un corps est pour moi le plus beau théâtre pour les émotions. Le corps du mort est intéressant parce qu'il n'est plus capable d'émotion mais sa simple présence les déchaîne. Sa présence, son contact déclenche une catharsis de vie donc devient une histoire de cinéma.
C'est un sujet difficile,mais qui nous appartient à tous. La mort de chacun est l'affaire de tous, de nous tous. C'est une affaire de culture et de civilisation. Or aujourd'hui en occident, on perd sérieusement pied avec cette réalité fondatrice. Et on a une forte tendance à se refuser à la douleur, à refuser de l'apprivoiser, à refuser de la spiritualiser pour parvenir à la vivre (je parle de douleurs morales). Sophie avait un titre que je trouvais très juste pour le film qui était «les petits dieux» ou quelques fois, j'avais l'impression qu'elle disait «les petits yeux» (qui nous regardent, ceux qu'on s'invente là-haut !). C'était très bien vu. Elle est une actrice rare, une mine de contrechamps comme vous pouvez le constater.
En refusant le «système pompes funèbres» qui n'est plus aujourd'hui qu'une affaire de commerce, le personnage de Nelly se pose debout devant l'obstacle, la mort de l'autre, le mort. Elle refuse de le quitter, elle a besoin de vivre encore sa présence pour le quitter. Son comportement conduit les autres personnages du film à inventer eux aussi leur adieu au mort. Comment rendre hommage à l'être aimé ? Comment et où se souvenir ? Où mettre le corps ? Question tout à fait prosaïque, mais c'est bien le prosaïsme de notre quotidien qui nous donne à devenir. C'est ce qui nous permet à nous de continuer à vivre. Pour moi, les rois du prosaïsme sont les enfants, les premiers poètes. Après quand on est grand, on fait des vers !
Aujourd'hui, la mort a quitté l'espace privé. On meurt à l'hôpital, on passe par le funérarium,l'église quand il y a encore un prêtre et hop au cimetière. On ne l'accueille plus vraiment le mort. Pas le temps, peur de la réalité, de la spiritualité ? Autrefois les cimetières étaient au cœur des villages, près des écoles. Dans le film, les personnages sont sommés de s'inventer leurs propres rites pour survivre.
On aurait aussi pu appeler ce film «Quand on est mort, c'est pour la vie». Je sais que l'image d'un mort peut effrayer. Ici j'ai veillé à ce que le personnage du mort soit beau comme un ange, comme s'il voulait dire une certaine paix, comme s'il voulait laisser une possibilité, un espace aux autres. Je n'ai pas été choquée de voir à la télévision Jean-Paul II aller vers cet instant de la mort, de voir son corps mort. J'ai trouvé cela enrichissant de voir en direct cet homme âgé vivre sa mort. Il me passait une sorte de sérénité, de spiritualité en me donnant à voir. Paradoxe de cette réalité crue et sans appel chez un homme qui a consacré sa vie à mystifier et prodiguer des illusions.
Ici la mort est soudaine...
Effectivement Manuel prend tout le monde de court même si on sait (il faut tendre l'oreille pour l'entendre dans le film mais c'était mon souhait parce qu'après tout ce n'est pas le sujet) qu'il a une maladie du cœur. En fait la vie lui tombe des mains comme le livre au début du film. Sa mort soudaine oblige les personnages à vivre ou plutôt à survivre au maximum de leur vitalité et de leur énergie. Je vous l'ai dit c'est un film sur la vie. Entre le moment où Manuel meurt et le moment où il pourra enfin « reposer », les vivants trouveront la force de se déposséder de lui. Il ne sera plus un intrus mais plutôt celui avec qui on continue à vivre.
Son beau-frère pense que Nelly va l'épouser. Nelly dit qu'elle ne l'épousera pas. Qui croire ?
Personnellement, je sais qui croire, mais je ne vous le dirai pas ! Je sais juste que José est un pin. Il est planté, il n'arrivera jamais à partir de cet endroit. Il n'ira jamais ailleurs. Son ailleurs est en lui. Il a besoin de sa terre. Il a dans son corps la mémoire de ses origines. José est indéracinable. Je ne sais quelle alchimie intérieure a permis à Antoine Chappey de jouer José, c'est un personnage très difficile à faire exister, je suis très admirative de ce qu'il a inventé.
Quand avez-vous pensé à Sophie Marceau pour jouer Nelly ?
C'est seulement après avoir écrit le scénario que je me suis demandé qui pouvait incarner le personnage. Margot Capelier m'a mise sur la piste de Sophie. Sophie m'atoujours impressionnée dans le sens où physiquement, elle est imprimée dans ma mémoire. Ses talents sont saisissants car je les sens toujours à l'infini, à découvrir. Je ne voyais personne d'autre marcher dans la forêt. J'avais vu le film que Sophie a réalisé Parlez-moi d'amour quand il était sorti à Paris. Je l'ai regardé à nouveau, et voilà. Il n'y avait pas d'autre Nelly possible.
Elle a dit oui tout de suite ?
Je crois oui. Mieux vaut lui demander. Le temps ne m'a pas paru long entre le moment où Dominique Besnehard lui a donné le scénario, et le moment où elle a exprimé le désir de jouer Nelly. Ce qui ne m'a qu'à moitié étonnée parce que, moi aussi intuitivement, je savais et sentais qu'elle devait jouer Nelly. Ce sont des choses du cinéma qui ne s'expliquent pas comme certaines choses de l'amour. J'ai eu beaucoup de mal à trouver le financement du film, il a fallu du temps, il m'a semblé beaucoup de temps, et d'énergie aussi. Mais Sophie n'a jamais quitté Nelly ni le projet. Elle a continué sur le tournage, elle continue aujourd'hui.
C'est une histoire précieuse l'histoire de ce film, je veux dire l'histoire de sa mise en œuvre, l'histoire des rencontres qu'il a suscitées, l'histoire du tournage, une sorte de fraternité artistique. Et ensuite la vie de chacun et chacune qui continue, un peu différemment... Un sourire pareil à celui de la Joconde nous lie et nous relie...
Les enfants sont très justes dans ce film.Ils sont tellement vivants, ils crient tellement qu'ils en deviennent exaspérants. On comprend le désarroi de Nelly qui a soudain envie de mourir. De ne plus entendre.
Je ne sais pas si elle a envie de mourir, je pense qu'elle a juste le désir de disparaître, et se laisser aller à l'eau peut être une sensation agréable. On s'enfonce dans le silence. Quand elle n'en peut plus, c'est son corps à nouveau qui parle, elle ne peut plus le porter, elle voudrait s'en séparer. Dans l'eau, on se sent plus léger, c'est un principe basique physique me semble-t-il. Les enfants sont certes quelques fois exaspérants, mais ils tracent plein fouet dans la vie. Dans ce genre de situation, ils ouvrent des chemins. Nelly le sait, elle les écoute. Elle n'est pas une mère très conventionnelle. Elle a donné la vie, elle continue à l'offrir à sa façon, sans mensonge.
C'est tous les jours que ça commence la maternité ! À l'hôpital, Nelly prend à nouveau possession d'elle-même,de son corps, de sa vie à venir, de ses enfants. Elle retrouve l'énergie de vivre. Manuel part enfin, elle, elle est toujours là. Cette scène à l'hôpital est comme une naissance, un baptême même,comme si Nelly purifiait sa vie selon ses convenances à elle.
Comment avez-vous trouvé les enfants ?
J'ai fait un casting-enfant tout à fait traditionnel. Nous avons vu avec Aude Tiberghien, trois cents enfants, à Paris et sur le lieu du tournage. Jeanne,jouée par Pôme Auzier, est apparue comme une petite fée. Jonas Capelier, le petit-fils de Margot, joue Pedro. Je l'avais croisé un jour chez sa grand-mère, il m'a semblé une évidence. Et mon fils, Louis Lubat, joue Etienne, le regard, l'ange gardien, il a «postulé», il a donc fait les essais comme tous les autres enfants. Il s'est gagné le rôle d'Etienne.
Avec ce petit groupe, j'ai passé deux fois huit jours de vacances, nous avons parlé, chanté, fait du vélo, nous nous sommes baignés tout habillés dans l'océan. J'ai essayé de les accompagner en douceur aux nécessités de leur personnage, du film, et surtout à ce qu'ils sont dans la vie, naturellement. Je me sens très proche du personnage de Jeanne, la petite fille.
Ce n'était pas impressionnant pour un premier film de diriger Sophie Marceau ?
Nous étions au travail. Nous avions d'autres choses à faire que d'être impressionnées. Sophie est une femme belle, drôle, curieuse, travailleuse, pleine de désirs, d'une grande sensibilité, disponible, une actrice comme on n'ose pas imaginer, et en plus d'une résistance et d'un courage rares. C'est exceptionnel de rencontrer quelqu'un qui réunit toutes ces qualités avec autant de pudeur et de discrétion.Après, quand nous étions à Cannes, j'ai vu ce que signifiaient la popularité et la notoriété internationales de Sophie.J'ai vu quelque chose d'impressionnant qui ne doit pas toujours être facile au quotidien. Je trouve que Sophie a une belle popularité, authentique comme l'entendait Jean Vilar. Elle a un talent et une beauté qui n'excluent pas le spectateur. Elle le prend par la main et l'emporte et elle emporte du monde. Oui elle est impressionnante !
Et la musique ?
J'avais travaillé avec Franck Ii Louise sur une création de La Compagnie Lubat. J'aimais son approche des corps et des corps en musique. Il pousse d'ailleurs en ce moment cette expérience à l'extrême puisque dans son prochain spectacle, les corps ne se «règleront» pas sur une partition, ils l'écriront eux-mêmes au fil de leur évolution. J'avais vu beaucoup de ses spectacles. Je l'avais vu danser, écouter...
Pour ce film, je cherchais une musique, des sons, électroniques, trafiqués, tordus. Je n'entendais pas de son acoustique, trop réel pour ma réalité, trop sentimental pour mes émotions. Franck est aussi danseur et chorégraphe. Il a donc une approche du corps très identitaire. Il est venu sur le tournage, a observé comment tout cela bougeait, a même choisi de se mettre devant la caméra, (il joue un habitant du village qui court !), pour voir l'effet que la caméra porte sur un corps filmé. Il a volé des sons, des attitudes, des pas, des chants de palombes, des bruissements de feuilles, des chuintements de vélo. Il a regardé Sophie, les enfants, Antoine évoluer. Et puis, il a fait son trafic et sa musique. Quelquefois,la réalité vaut plus qu'elle ne paraît. C'était la base de son travail.
Les couleurs de la maison sont jolies. Un peu vieille,un peu passée,elle est simple,presque austère,on devine cependant quelques beaux objets.
Je ne voulais pas qu'elle soit une maison de magazines. J'adore ces journaux, je rêve d'avoir une maison comme celles qu'ils montrent, mais ces maisons n'existent pas. La vie est plus compliquée que ça. Ce décor était aussi une manière de raconter que ce couple avait été en harmonie et de m'éviter du blabla. C'est aussi pour cela qu'il y a beaucoup de sons off... La vie est pleine de «off», de ce qu'on perçoit sans vraiment entendre. Ici, la vie se met en pelote.
Ce sont aussi les destinées de chacun qui s'emmêlent : la destinée de José qui est planté, celle de Mathilde qui ne reviendra pas, celle de Nelly qui se gagne le droit de tout quitter, l'homme, le village, celle de la jeune femme des pompes funèbres avec ses petits talons...Et le maire qui cherche la place, et Serge qui va y arriver. Où ? Peu importe. Et les enfants qui vont grandir. De ce grouillement,de toutes ces existences en sédiments, je voulais que sortent des flèches de vie,des désirs, des envies, après tout, c'est ce qui nous fait vivre.
Et Cannes ?
Truffaut disait de Deneuve que, quel que soit le film où elle tournait, elle était captivante. Sophie est captivante. Quel que soit le film, elle nous emmène. C'est elle qui a conduit le film à Cannes.
C'est tout sauf un film désespéré ?
Il n'était pas question que ce film soit désespéré.