Comment as-tu choisi de filmer la famille de Doña Estela y Don Sebastian ?

Ils m’ont semblé constituer le prototype des familles de la zone parce qu’ils reflétaient bien la condition de la plu- part des familles du village, de la région, voire du pays : des enfants d’immigrés expérimentant une dure réalité, en manque de beaucoup de choses essentielles. C'est une région que les gens décident de quitter. Au lieu de suivre ceux qui s’en vont, j’ai préféré filmer ceux qui choisissent de rester. Leurs activités, ou leur manque d’activité.

Vous exposez plusieurs problèmes liés au pays et à la condition de ses habitants mais sans jamais les appro- fondir. Pourquoi ?

Je souhaitais inscrire l’histoire de cette famille dans son contexte, qui était aussi celui de mon tournage, sans pré- tendre aller au-delà de l’expérience que j’ai vécue et de ce que j’y ai appris. J’ai tenté de conserver ma place et ne pas me détourner de ma propre vision, celle d’un étranger intéressé par ce qui se passe là-bas. Il était important de rester fidèle aux scènes auxquelles j’assistais au quotidien. J’ai réalisé ce film en pensant à ceux qui seraient amenés à le découvrir dans un futur lointain. Ils pourraient ainsi savoir comment vivaient les gens dans cette région du Nicaragua à cette époque. Comme si le documentaire rejoignait la fonction de la peinture rupestre.

Les enfants de Estela et Sebastian ont choisi de s’exiler. Ils sont malgré tout présents dans le film, même si tu as choisi ne pas les faire apparaître à l’écran. Les as-tu rencontrés ?

Je ne les ai pas tous connus parce que certains étaient déjà partis lorsque j’y suis allé pour la première fois. Certains quittaient le foyer familial entre chacun de mes voyages. En revenant, je constatais qu’ils disparaissaient les uns après les autres. Ces enfants qui partent, un lit vide de plus et le temps qui passe. Je souhaitais partager mon expérience de vie commune avec cette famille au moment du tournage, alors que je leur posais la question de leur devenir.

Maintenant qu’ils se font vieux, qu’ils ont besoin d’être accompagnés et qu’ils n’ont personne, quel avenir imaginent-ils ? Au lieu de suivre ceux qui s’exilent, j’ai choisi de capter ce qui se passe dans ce lieu que beaucoup ont préféré quitter.

Il ne leur reste qu’un enfant, qui lui semble s’instruire.

Ylan, le petit qui demeure aux côtés de Estela et Sebas- tian, représente le dernier enfant qu’il leur reste. En réalité, il s’agit du petit-fils d’une de leurs filles exilées qui leur a été confié. Il est devenu comme un fils pour le couple et repré- sente une vision positive teintée d’espoir au sein de cette dure réalité, un contrepoint à la décadence du village et du couple qui ne s’entend plus. Parfois, nous sommes amenés à transgresser la réalité pour ne pas trahir la vérité.

Les thèmes du devenir et de la mort sont omniprésents. Pensez-vous qu’il n’y a aucun futur à San Francisco Libre ?

Je n’ai aucune certitude à ce sujet et le film matérialise ce doute. J’ai voulu que les spectateurs viennent combler d’eux-mêmes ces creux narratifs et participent activement en se questionnant pendant qu’ils regardent le film. Celui-ci se termine par un coucher de soleil et mon point de vue à ce sujet est assez crépusculaire. Je pense que l’issue est difficile pour les personnes de cette région. Cependant, le village est en train de se reconstruire et les activités de ses habitants varient. Un changement est en cours, même s’il est mince. Les habitants, eux, s’en remettent à Dieu. à moins que les Nicaraguayens entreprennent une nouvelle révolution qui vienne interrompre le système cyclique qui régit leur vie, leur échappatoire reste infime.

Vous avez choisi de partager à l’écran la mort de Don Sebastian. Le film se termine ainsi de manière tragique.

Je ne pouvais pas imaginer que Don Sebastian allait nous quitter lorsque j’ai commencé à filmer. J’ai appris son décès un mois après avoir terminé le tournage et il ne pouvait qu’influencer la phase finale de la réalisation du film. J’ai souhaité lui rendre hommage en modifiant la fin que j’avais préalablement imaginée. Bien que tragique, la mort fait partie du cycle de la vie et la réalité en est tout aussi dure. Si Don Sebastian nous quitte et si le village paraît mourir à petit feu, d’autres sont présents et continuent à vivre. Don Sebastian est mort alors que Daniel Ortega fêtait sa victoire aux élections présidentielles...

Propos recueillis par Milaine Larroze Argüello pour le Festival Cinéma du Réel 2013