Vous êtes né à Paris, il y a 40 ans. Vous êtes cinéaste, documentariste. Suzana, votre premier court-métrage pour Arte, était consacré à l'usage des mines anti-personnelles en Angola. Cela aurait très bien pu être un sujet traité par votre père...

C'est vrai ! J'avais alors 23 ans. À l'époque, j'allais devenir papa pour la première fois, il fallait absolument que je travaille. J'ai donc abandonné mes études de droit, m'étant déjà rendu compte que je n'étais pas fait pour rester enfermé derrière un bureau. Tout enfant j'avais réalisé que mon père faisait un métier incroyable, il parcourait le monde, il était au centre des évènements les plus cruciaux. Chez moi il y avait en permanence des gens qui venaient commenter ces événements, je les écoutais, et sans bien m'en rendre compte, je développais, très jeune, un intérêt, une passion pour la géopolitique. Je voulais être en prise avec le monde, et sans savoir exactement comment, tenter de transmettre ce que j'allais apprendre et découvrir.

J'ai commencé à travailler pour Canal+, et pour la chaîne de télévision brésilienne Globo. Et j'ai donc réalisé ce premier court-métrage, Suzana, en 1996. Je suis parti avec mon père en Angola, mais nous n'étions pas souvent ensemble. Il prenait des photos, je filmais, dès ce moment-là, j'ai compris que nous allions voyager dans des mondes différents... Je suis parti ensuite en Afghanistan, en Yougoslavie, au Brésil, j'en ai profité pour passer du temps avec mon grand-père dans sa ferme. Il avait alors 96 ans, je l'ai filmé, et oui, on l'aperçoit dans Le Sel de la terre. Enfant, je voulais presque inconsciemment avoir le même genre de vie que mon père. Il était souvent absent, revenait de pays dangereux, repartait pour dénoncer des injustices... Ce modèle représentait pour moi un mode de vie « normal ». Je voulais, modestement, et autrement, suivre sa trace.

Votre père a-t-il encouragé vos débuts ?

Oui, avec une confiance magnifique, proche peut-être de l'inconscience. Mon projet, par exemple, de partir tout seul en Afghanistan, il a trouvé ça génial ! Ma mère était elle, très inquiète, mais comme elle avait choisi pour supporter les périlleuses absences de mon père sur les théâtres de guerre, d'être dans le déni du danger, elle a accepté. J'ai eu beaucoup de chance d'avoir pu faire mon métier de documentariste très jeune, de m'y être réalisé.

Mon père, ce héros... lointain ! Lorsqu'il rentrait nos relations n'étaient pas toujours faciles. Depuis mon adolescence il y avait une distance entre nous... J'ai suivi mon chemin, j'ai réalisé d'autres documentaires, et finalement déménagé à Londres pour faire une école de cinéma. C'est à ce moment que nos chemins se sont vraiment séparés. En 2004 mon père, le photographe Sebastião Salgado, a commencé son dernier long projet, Genesis. Il entamait alors une recherche des paradis originels qui allait se poursuivre sur huit années et a émis l'idée que je l'accompagne. J'étais réticent, je ne savais pas comment mon travail allait s'intégrer au sien. Pourtant le premier voyage s'est révélé incroyable. Il nous a conduit au Brésil, au fin fond de l'Amazonie, à 300 km de la ville la plus proche. Nous avons fait la rencontre d'une tribu éloignée, vivant comme à l'époque du paléolithique et auprès de laquelle nous sommes restés un mois, les Zo'é.

J'ai vécu cela comme un privilège, un moment suspendu, hors du temps au cours duquel le dialogue s'est renoué entre mon père et moi. Nous sommes allés ensuite en Papouasie, à Irian Jaya, dans une autre tribu très isolée, les Yali, puis sur une île du cercle polaire peuplée de morses et d'ours blancs, Wrangel. Lorsque mon père regardait ce que j'avais filmé, il était ému, parfois jusqu'aux larmes. Le dialogue avait eu lieu à travers les paroles, mais aussi par images interposées. Au cours de ces voyages, nous avons discuté de beaucoup de choses dont nous ne nous étions jamais parlé. L'idée d'un film qui rassemblerait nos rencontres m'est alors venue.

Dès ce moment avez-vous eu l'intuition qu'un regard extérieur devait s'ajouter au vôtre pour donner corps à votre idée de film ?

Le processus était en marche ! D'autres films sur Sebastião existaient déjà, des films de photographes. Et il me semblait que faire un film sur un photographe au travail avait une limite : un homme s'apprête à prendre une photo, et l'histoire se termine lorsque la photo est prise. Sauf qu'il en fait une deuxième, puis une troisième et ainsi de suite... Donc, d'après moi, ce n'était pas la bonne approche. Ce film devrait naître de l'histoire de Sebastião. De son expérience que peu de gens partagent, du fait qu'il s'est trouvé pendant quarante ans dans des situations extrêmes, qu'il a côtoyé une humanité confrontée à des évènements terribles. Ce serait en explorant son histoire, ses souvenirs, qu'on parviendrait à se poser cette question : qu'est-ce qui change un homme, qu'est-ce qui a changé chez Sebastião Salgado ?

Moi, je le savais, je l'avais vu vivre auprès des Indiens, des Papous. Il voit les gens et ne les juge pas. Il se met au même niveau qu'eux, sûrement parce qu'il vient lui aussi d'un tout petit village très violent, au fond du Brésil, un endroit perdu du monde. Je pense que les gens qu'il photographie sont sensibles à la bienveillance de son regard, je pense à ce qui s'est passé entre Sebastião et eux avant et après les photos, et combien ces échanges peuvent nous nourrir, oui, même nous, dans nos sociétés privilégiées et indifférentes. Le film était là. Mais il fallait pour qu'il prenne forme, quelqu'un d'autre que moi, de moins impliqué que moi, pour parler librement avec Sebastião, aborder ce qui devait être le coeur du film, c'est-à-dire l'évolution de son regard à travers les années, tout ce qu'on pouvait apprendre de son parcours, de la façon - je sais qu'il n'aime pas le mot – militante, dont il prend de plus en plus conscience que ses photos peuvent dans une certaine mesure, changer quelque chose pour les gens qu'il photographie.

C'est alors que Wim Wenders est entré dans le jeu ?

Wim Wenders était la personne idéale, il connaissait le travail de Salgado, ils s'étaient déjà rencontrés plusieurs fois. A cette époque Wim mûrissait déjà l'idée de faire un film sur Sebastião, nous nous sommes vus souvent, nous avons beaucoup parlé et c'est très naturellement que nous avons décidé de faire ce film ensemble. Il a non seulement compris le projet mais y a aussitôt adhéré et s'y est totalement investi. C'était vraiment très beau de voir cet homme respectant l'intimité de ce projet mais y ajoutant quantité d'éléments essentiels, y apportant sa sensibilité particulière, son propre talent d'homme d'images.

Comment se sont réparties les tâches ?

J'ai montré à Wim ce que j'avais filmé pendant les voyages avec mon père, évoqué mon sentiment qu'il fallait raccorder ces images à la trajectoire de Sebastião, à ce qu'on pouvait apprendre de ses témoignages, de ses souvenirs, des situations dans lesquelles il s'était retrouvé. De ces discussions a surgi la matière qui a donné naissance à une dramaturgie, mais j'étais pour ma part incapable d'avoir la distance nécessaire pour la concrétiser. Wim Wenders était là désormais pour mener à bien cette histoire d'un homme qui n'en peut plus des souffrances qu'il a photographiées, qui est marqué lui-même par ce qu'il a vu et vécu, qui a dit : « Après des années de travail dans les camps de réfugiés, j'avais tant croisé la mort que je me sentais moi-même mourir ». J'avais imaginé au départ que Wim et mon père allaient être assis chacun d'un côté d'une petite table, et se parler. Et non ! Travailler avec un artiste immense comme Wenders change les choses, et le dispositif qu'il a mis en place pour confronter visuellement Salgado à ses souvenirs est bien plus raffiné ! A la fin de ces confrontations fécondes, nous nous sommes enfermés dans une salle de montage pendant un an et demi. Cela nous a permis d'éliminer certains fils narratifs compliqués, d'être plus simples et directs.

Susan Sontag s'est interrogée sur « l'inauthenticité du beau » dans l'oeuvre de Salgado. Que lui répondez-vous ?

Deux aspects dans les reproches de Sontag, la supposée fascination pour la misère - la mort en réalité – qu'éprouverait le photographe et le fait que les sujets ne soient pas identifiés, contrairement au photographe qui lui, serait starifié à leurs dépends. Dans sa critique, Sontag dénonce aussi le cynisme des médias qui commandent et publient ces photos. Je trouve très injuste d'associer Salgado à tout cela. Il passe plusieurs semaines, voire plusieurs mois dans des pays souvent déchirés où son besoin de témoigner l'appelle, il a besoin de créer une relation avec la personne qu'il photographie et dit que c'est elle qui finit par lui « offrir » la photo. L'émotion, l'empathie le guident, je pense que cela apparaît très bien dans le film.

Votre mère Lélia avait 17 ans lorsqu'elle a rencontré votre père. Elle a toujours été le point fixe de sa vie. Comment s'est-elle impliquée dans Le Sel de la terre ?

Lélia ne s'est pas impliquée dans le film, et d'une certaine manière on pourrait dire que Sebastião ne s'y est pas impliqué non plus ! Ils nous ont fait confiance à Wim et à moi. Lélia et Sebastião, c'est une longue histoire, ils ont toujours pris leurs décisions ensemble, et Le Sel de la terre leur appartient à tous les deux.

Que représente pour vous le retour à la ferme familiale ? À la réhabilitation gigantesque de son environnement qui est en cours ? Une mission ? Une utopie ? Un avenir ?

Personne n'y croyait, moi moins que les autres étant donné l'état de la ferme et la désolation du paysage alentour. Au départ, c'était un projet modeste, l'idée de replanter quelques arbres autour de cette maison d'enfance où l'on retournerait en vacances. Mais mes parents sont décidemment portés par quelque chose, et une fois encore, ils se sont investis corps et âmes. Le projet, qui devait rester à l'échelle familiale, est devenu tout à coup un engagement écologique monumental : « Bien, on va replanter la forêt ». Ils ont mis sur pied l'institut Terra qui est devenu le premier employeur de la région, ils ont déjà planté 2,5 millions d'arbres en pleine terre dans l'ancienne ferme de mon grand père qui est maintenant une réserve écologique et plus d'1 million encore dans les terres avoisinantes. C'est un projet fou, énorme, magnifique.