Quand avez-vous commencé l’écriture d’Insensibles ?

Il y a à peu près huit ans, à l’époque où je réalisais mon troisième court métrage, Mauvais jour. J’en ai écrit plusieurs versions qui ne me satisfaisaient pas jusqu’à ce que je rencontre Luis Berdejo - futur scénariste des Rec - dans un festival où nous présentions tous deux un court métrage. Sa personnalité et nos goûts en commun pour certains cinéastes (notamment Paul Verhoeven) m’ont incité à croire qu’il pouvait apporter quelque chose d’intéressant au script d’Insensbles. D’autant qu’il m’avait fait lire un de ses scénarii où il parlait de secrets familiaux enfouis, une des thématiques de mon film.

Comme beaucoup de premiers longs métrages, Insensibles a sa part d’autobiographie. Qu’en est-il en ce qui vous concerne ?

J’ai passé mon enfance en devinant qu’il y avait un poids du passé assez lourd du côté de mon père qui est espagnol. Il y a donc eu une espèce d’omerta jusqu’à ma trentaine. L’âge où mon père m’a pris entre quatre yeux pour me raconter ce passé enfoui. À savoir que mes arrières grands-parents communistes avaient été exécutés pendant la guerre civile par un des généraux du Général Franco, un despote sanguinaire qui avait investi la région où ils vivaient.

Ma grand-mère s’est alors retrouvée orpheline de guerre puis a donné naissance à mon père dans le contexte extrêmement difficile de l’après-guerre. Elle a souffert de la faim et de la misère. Mon père a alors été recueilli par un capitaine de l’armée franquiste qui l’a élevé jusqu’à ses quinze ans avant de mourir lui-même des suites d’une blessure reçue pendant le siège de Madrid. Je sais donc que mon père et ma grand-mère ont longtemps souffert des ravages de cette guerre.

Mais ils ne sont pas les seuls. Dans ces générations-là, en Espagne, tu sens ce poids du passé qui traîne, avec des histoires très dures que personne n’a nécessairement envie de se remémorer. Car c’était une guerre civile où certains membres d’une même famille se retrouvaient à s’entretuer. Ce passé, on l’a jeté derrière un mur pour ensuite l’oublier.

Insensibles est donc très ancré dans ce passé enfoui de l’Espagne ?

Un des points très importants du film, c’est de parler de cet oubli forcé qu’il y a eu après la chute du franquisme. Car, depuis qu’une loi d’amnistie a été promulguée en 1977, on ne parle plus de ce passé houleux qui a provoqué de grandes divisions et dissensions dans beaucoup de familles espagnoles. C’est cette même loi d’amnistie qui, récemment, a poussé le juge Garzon à être suspendu de la magistrature.

Simplement parce qu’il essayait de faire la lumière sur le sort de dizaines de milliers de disparus pendant la période franquiste. Il n’y a donc jamais eu de reconnaissance officielle des crimes passés, comme en Allemagne par exemple, avec le procès de Nuremberg. Et l’héritage de cette guerre civile empoisonne encore aujourd’hui une partie du pays. Aujourd’hui, en 2012, de jeunes Espagnols ne connaissent absolument pas les dessous houleux de la période franquiste, ignorant même que les nazis ont collaboré avec les fascistes espagnols, et ce même avant le début de la Deuxième Guerre mondiale.

Ces aspects historiques importants ont des échos dans le déroulement du scénario d’Insensibles, que ce soit à travers ses personnages et, surtout, sa métaphore. Le film dit qu’il est important de se retourner sur son passé. Juste pour continuer d’assurer l’avenir, qu’il soit personnel ou collectif. Mais je ne montre pas tout ça de manière frontale. Je tente juste de faire ressentir que la différence entre le bien et le mal est compliquée et floue.

Avez-vous été influencé par certains films pour construire le scénario ?

J’ai été assez traumatisé par le film russe de Elem Klimov Requiem pour un massacre (connu aussi sous le titre de Va et regarde) où la guerre est vue à travers le regard d’un enfant qui la subit. Mais aussi et surtout L'Esprit de La Ruche de Víctor Erice tourné il y a quarante ans et qui raconte l’histoire de la guerre civile à travers le regard d’une petite fille. Il y a d’ailleurs cette séquence très belle où un cinéma itinérant débarque dans un village pour projeter le vieux Frankenstein de la Universal avant que la gamine ne rencontre le monstre au bord de la rivière, comme dans le film de James Whale.

Cette irruption du fantastique et de la monstruosité sous une forme métaphorique, c’est quelque chose que j’ai essayé de retranscrire dans Insensibles. J’ai donc essayé de raconter mon histoire selon deux points de vue : celui de l’enfant et celui du neurochirurgien qui part à la recherche de son passé.

Quel est le message premier du film ?

Avoir la capacité d’accepter la souffrance ; ce qu’elle nous fait entrevoir de la vérité et comment elle nous construit. Je voulais faire un film avec un personnage qui incarne cette problématique. Jusqu’au jour où j’ai découvert cette maladie d’insensibilité à la douleur qui m’a permis d’ancrer le scénario dans quelque chose de plus physique, de plus viscéral. Donc forcément de plus adapté à un traitement cinématographique. J’ai fait des recherches sur cette insensibilité en rencontrant pas mal de médecins puis en tombant sur une base de données. Et certains des rapports médicaux que j’ai lus m’ont largement inspiré pour le film. Comme ces enfants qui se blessent sans ressentir la douleur.

Certains même décèdent très jeunes des suites de blessures qu’ils s’infligent sans que personne ne comprenne rien à ce qui leur arrive. Je me suis donc posé la question : « Qu’arrive-t-il lorsque, à un jeune âge, on apprend les limites de son corps en le testant, et ce sans ressentir la moindre douleur ? » Comme c’est une maladie rare souvent liée à des problèmes de consanguinité touchant principalement des familles de milieux ruraux très isolés, des questions d’ordre religieux finissent par arriver. Du genre : « Ont-ils été attaqués par des démons ? ». Pour empêcher que ces enfants ne continuent de se mutiler ou de s’entretuer, on doit se résoudre à les enfermer dans des cellules. Ce qu’on voit dans Insensibles.

Le film navigue entre les genres : mélo, politique, horreur, guerre… Qu’avez-vous voulu provoquer comme sentiments chez le spectateur ?

J’aimerais qu’il ressente les mêmes sensations que les films qui m’ont remué les tripes, fait réfléchir et procuré un choc esthétique. Sans vouloir évidemment comparer quoi que ce soit, je me suis retrouvé dans cet état en sortant de Robocop, Le Parrain 2, Les Diables, Barry Lyndon ou Il était une fois en Amérique.

Comment s’est déroulé le casting ?

J’ai auditionné, très en amont du tournage, la plupart des acteurs à Barcelone. Jusqu’au plus petit rôle. Je voulais être sûr que chacun soit en accord avec son personnage. Ce qui était très complexe parce que donner des rôles courts à des acteurs de talent est toujours difficile. On a commencé le casting fin février avant de trouver les derniers acteurs deux semaines avant le début du tournage, soit quatre mois plus tard. J’ai même pu choisir certains comédiens du théâtre national de Catalogne avec qui j’ai répété pendant plusieurs semaines.

Quant à Tómas Lemarquis qui interprète Berkano, je l’avais découvert dans le magnifique film islandais Noi albinoi. Il a un physique extraordinaire, tout en en étrangeté discrète. J’ai été aussi séduit par son sérieux et son abnégation. Très tôt il s’est mis à travailler son corps pour être en adéquation avec son personnage. Il a d’abord maigri grâce à un régime qui lui a fait perdre toute sa graisse, puis il s’est mis à faire du sport intensément…

Pensez-vous que le film va faire parler de lui en Espagne avec ce passé franquiste abordé dans Insensibles ?

En fait Guillermo Del Toro a déjà exploré le terrain ouvert par Víctor Erice et d’autres comme Narciso Ibáñez Serrador (Les Révoltés de l'an 2000) dans ses magnifiques L'Échine du diable et Le Labyrinthe de Pan, deux films qui mixent admirablement bien l’imaginaire du film de genre et les traumatismes du passé espagnol. Mais chez Del Toro il y a toujours des éléments surnaturels avec des histoires de fantômes ou de mondes parallèles… c’est son univers à lui, où il montre la coexistence du merveilleux et du sordide. Bien sûr Insensibles je pense, se rattache à cette tendance, mais le « fantastique » qu’on y trouve est plus du côté « scientiste », plus Mary Shelley ou HG Wells que Bram Stoker…

Comment avez-vous géré cette violence à la fois indispensable et jamais voyeuriste ?

C’est une question de dosage, c’est vrai que le film comporte quelques moments assez éprouvants, mais je n’ai jamais eu l’intention non plus de faire un film gore. Pour en revenir à cet éternel débat sur la violence, je pense qu’au cinéma en général et certainement dans Insensibles en particulier, celle-ci appartient plus au domaine du rêve ou du cauchemar… elle n’a absolument pas la même valeur ou le même effet que la violence réelle.

La violence réelle est quelque chose d’abject, de nauséeux et de répugnant, mais dans un film, tout comme dans un rêve, celle-ci a la valeur d’un mouvement cathartique de l’esprit, il s’agit de produire un choc, de produire des sensations qui vous permettent d’emmener les gens là où vous voulez…

J’ai voulu qu’Insensibles soit un film dur, âpre, intense, qui remue les tripes et qui possède au niveau esthétique les qualités de son sujet. Avec un sujet comme ça, il fallait un traitement frontal, traumatisant… par certains côtés un peu flamboyant ou baroque, peut-être. C’est vrai qu’il y a des scènes impressionnantes, comme celle de la petite fille qui s’embrase, même si elle a un côté « exagéré » ou « poétique », en substance cette scène n’est qu’une extrapolation d’histoires que j’ai lues dans les dossiers médicaux que j’ai explorés pendant mes recherches sur le Syndrome de Nishida.

Justement, elle est très impressionnante cette séquence. Comment l’avez-vous conçue ?

C’était très difficile parce qu’on l’a tournée de nuit avec deux petites filles de six ans qui n’avaient pas le droit d’être sur le set plus de quatre heures. Et il fallait en plus attendre la lumière adéquate (entre chien et loup) pour tourner. Pour les trucages il y a eu donc un maquillage de brûlé conçu par DDT appliqué sur le bras de la petite quand elle commence à prendre feu. Puis on a rajouté en post-production des flammes numérisées. Et c’est ce mixage entre effets spéciaux physiques et numériques qui rend la séquence très efficace.

Les maquillages de Berkano avec ses cicatrices puis son vieillissement sont également assez marquants…

Pour la séquence finale, le maquillage de Tómas Lemarquis nécessitait six heures pour être appliqué. Il a d’ailleurs accepté courageusement d’aller dormir avec ce maquillage une nuit durant. Mais le lendemain, il a fait un rejet allergique ! Du coup, ses fausses scarifications se sont réellement gravées sur sa peau pendant quelques jours !

Comment avez-vous choisi votre compositeur, Johan Söderqvist ?

J’avais adoré la B.O orchestrale de Morse qui correspondait exactement au langage musical que je recherchais pour Insensibles. Johan est un compositeur extrêmement consciencieux, qui plonge littéralement dans un univers quand il accepte de travailler sur un film. En conséquence, nous avons beaucoup travaillé ensemble, car il a énormément besoin d’échanger avec le réalisateur…

On conversait entre deux et trois heures par jour sur skype pendant que je faisais le montage, et il m’a fait beaucoup de propositions avant de me laisser choisir ensuite. C’est une méthode différente de l’approche plus théorique d’un Morricone, qui va se retirer chez lui avec le scénario ou le montage et écrire la musique sur une partition de A à Z.

Johan travaille d’une façon plus empirique, comme un laborantin de la musique qui fait des expériences avec des instruments bizarres, des sons étranges… D’ailleurs il possède dans son studio de Stockholm une stupéfiante collection d’instruments de musique plus bizarres les uns que les autres, que j’ai découverte pendant mon séjour avec lui là-bas. Peu à peu, à travers ce processus « expérimental », l’univers musical du film a émergé et Johan a affiné l’orchestration avant que les douze morceaux ne soient enregistrés à Bratislava. Je pense qu’il a réussi à créer de magnifiques thèmes.