« Quand je regarde le film, je ne vois ni des acteurs ni des décors de cinéma. Les protagonistes sont comme dans la vie. Leurs faiblesses sont comme les nôtres, la conséquence d’un passé.
Les décors : une usine, une zone de dépôt, une plateforme pétrolière, un terrain d’atterrissage d’hélicoptère, une cantine... tous sont comme on en voit tous les jours, sans qu’on y prête attention. La distance entre l’histoire et la vie quotidienne est minime.
C’est pour cela que j’ai pensé aux films de Rossellini et de De Sica, faits pendant la période après-guerre en Italie.
La vue que le film porte sur le monde est également très esthétique. Le cadre fait penser aux peintures de la Renaissance, à Mantegna. Ce qui rappelle le néo-réalisme italien est le quotidien envisagé comme une chose sacrée. Le public italien d’il y a 60 ans s’est immédiatement reconnu dans ces films. Il y a trouvé ses dilemmes, ses rues dévastées, ses solutions de survie et ce moment historique particulier dans lequel il a été parachuté à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Nous nous reconnaissons dans ce film sur le commencement de ce que le sous-commandant Marcos appelle «la Quatrième Guerre mondiale». La Troisième guerre était la guerre froide. Et la Quatrième est la guerre des riches opposés aux pauvres, qui a commencé il y a 10 ans.
Tous les personnages du film ont acquis une certaine expertise de la survie. Tous ont été blessés. Aucun d’entre eux n’est vu dans son cadre familial, chez lui. Mais ils sont conscients de leur destin comme les riches ne pourront jamais l’être.
La nourriture, le plaisir de cuisiner et de bien manger (quand la chance se présente) est un des thèmes du film. Un autre thème est la plaisanterie : on plaisante parce qu’il n’y a pas d’autre solution. Chacun de ces thèmes rappelle que la vie peut être envisagée comme un cadeau.
Sur le pont inférieur se balade une oie blanche qu’un océanographe a dressée. Nuit et jour, il compte le nombre de vagues qui frappent la plateforme. C’est un présage. Le film parle du désir qui se cache derrière l’idée que la vie est un cadeau. J’utilise consciemment de grands mots inutiles, plutôt que d’écouter les petits mots du film qui disent tout. Ce film a été bâti sur le terrain qui s’étend jusqu’à la notion de martyre.
Depuis des siècles, beaucoup de tableaux s’y réfèrent. Et pourtant, aujourd’hui dans la mentalité des riches et des médias qu’ils contrôlent, la notion de martyre a été abolie et remplacée par la notion d’exemption. L’exemption de la douleur et de la violence, proposée par l’argent et par les fausses promesses des matières premières.
Dans ce film, il n’y a pas d’exemption et c’est pour cette raison qu’on s’y identifie. Josef (Tim Robbins), employé de la plateforme a été blessé en voulant sauver la vie d’un collègue qui voulait se suicider. Mais ça, Josef ne le savait pas. Ses blessures et sa solitude permettent à Hanna (Sarah Polley) de transcender son passé et de redevenir innocente. Les noms de deux personnes, Josef et Hanna, contiennent les mots qui remplissent une vie. E
t comme l’a si joliment écrit l’écrivain vietnamien Lê Thi Dem Thùy : «Laissons les mots être humbles pour qu’ils sachent que le monde n’a pas commencé avec des mots, mais avec deux corps serrés l’un contre l’autre, l’un pleurant et l’autre chantant.»
John Berger