" Ce n’est pas la première fois que je fais un film historique. Au temps du muet, j’en ai fait beaucoup. J’étais le metteur en scè­ne d’une société qui s’intitulait : « La So­ciété des romans historiques filmés ». Mais je n’avais pas encore eu de film avec des personnages à perruques, des hom­mes à cheveux longs. Ces cheveux longs, ça nous a fait très peur. Nous avons failli renoncer à faire La Marseillaise à cause des perruques : nous avions peur que des messieurs à cheveux longs comme les portaient les hommes à cette époque-là ne fussent pas pris au sérieux. Nous avons fait le film tout de même ; nous espérons que nos héros seront pris au sérieux.

Nous avons poursuivi un but très clair et très simple : présenter au public un film sur la Révolution française, sur la premiè­re partie de la Révolution, parce que, en raison des rapprochements faciles à faire avec la situation actuelle, en raison des préoccupations et des idéals des hommes de cette époque-là, nous avons pensé que ce film pouvait paraître actuel. Il nous serait impossible de faire une bande sur la situation politique actuelle, cela risquerait de soulever des polémiques et d’être désagréable à un public qui va au cinéma simplement pour se distraire. Mais on peut dire que les hommes de la Révolution ont commencé à être divisés comme ceux d’aujourd’hui et on retrouve un peu en eux les soucis des Français actuels. Une façon de jeter un petit coup d’éclairage sur certains problèmes que l’on ne peut pas aborder au cinéma, c’était donc de faire un film sur la Révolution française.

Nous avons commencé par faire un scé­nario partant de 1787 et allant jusqu’au 20 septembre 1792. Ce scénario, si nous l’avions tourné, aurait donné un film de 20 000 mètres dont la projection aurait du­ré 12 heures. Mais ce n’était pas une folie que de faire un si long travail, parce que peu à peu nous sont apparus les points les plus importants, les faits qui nous per­mettraient le mieux de présenter les hom­mes de ce temps. Cette période est celle qui précède le 10 août 1792, date de la prise des Tuileries et de la chute de la Mo­narchie. De ce fait, notre film s’est concentré autour d’un sujet unique : la chute de la royauté. Le point culminant de notre film, c’est la prise des Tuileries le 10 août 1792; nous la présentons avec beaucoup de dé­tails.

Nous avons cherché comment exprimer cette chute de la royauté, comment pré­senter les courants d’idées, qui ont précé­dé ce tournant essentiel de l’histoire de notre pays. Nous avons fini par adopter l’histoire du bataillon marseillais, ou ba­taillon du 10 août. Ce sont donc les Mar­seillais de ce bataillon qui, en face du roi et de la reine, sont les protagonistes de ce drame.

Ce que l’on peut dire aussi tout de suite c’est que, bien entendu, il n’y a pas que des Marseillais et que le roi, la reine et la Cour. Il y a des représentants de toutes les catégories sociales de cette époque. En effet nous avons rencontré dans cette époque des classifications d’hommes qui correspondent un peu aux classifications d’hommes de notre temps. Il n’y a qu’une classe qui manque, naturellement, dans La Marseillaise c’est la classe ouvrière, et pour cause, elle n’existait pas encore en tant que telle.

Une autre raison qui nous a amenés à adopter les volontaires de ce bataillon de Marseillais, c’est que, lorsque nous avons commencé à parler de la réalisation de ce film, toute une ferveur populaire a ratifié ce choix. Le titre nous a presque été impo­sé, puisque, né - croyons-nous - d’une parole de Jean Zay, il a été immédiate­ment adopté avec un grand enthousiasme par presque tous les camarades de la classe ouvrière qui s’intéressaient à ce film.

Bien entendu, nous étions opposés à la représentation de l’histoire un peu conventionnelle de Rouget de l’Isle, en transe devant son piano, composant ce chant. Opposés aussi à l’exploitation de ce milieu bourgeois de Strasbourg, avec le maire de la ville, Dietrich, sa femme et ses filles, tous personnages très distin­gués.

Nous n’avons pas non plus suivi ce chant pendant son voyage de Strasbourg à Montpellier où des colporteurs, mar­chands d’étoffe ou de passementerie le fi­rent connaître et tout de suite adopter par une chorale ouvrière. Nous l’entendons pour la première fois à Marseille où Mireur, délégué du Club des amis de la Constitution de Montpellier, le chanta à un banquet qui précédait le départ du batail­lon des volontaires marseillais pour Paris, car - ainsi que le nom de ce chant l’indi­que — ce sont les Marseillais qui, en don­nant à cet hymne révolutionnaire son véri­table sens, en sont les véritables pères.

Ce film n’est pas une fiction ; ce n’est pas parce que la situation de cette époque présente quelques analogies avec celle d’aujourd’hui que nous avons fait un film-clé. Au contraire, ce film est très authenti­que. Nous n’avons pas écrit une ligne du scénario sans nous baser sur des docu­ments extrêmement sérieux et contrôlés. Nous nous sommes préoccupés de res­pecter l’histoire. Quand on fait un film his­torique, autant qu’il le soit...

Mais, à notre sens, la vérité des faits, des choses, des personnages, réside dans une certaine façon de les rendre vivants.

Notre grand désir, tout en étant d’une authenticité absolue, a été d’éviter les conventions de l’Histoire. Par exemple, pour Louis XVI, nous aurions pu choisir une occupation extrêmement banale, comme celle de la serrurerie. Nous l’avons évité parce que, à force de dire que Louis XVI était serrurier, non seulement les enfants, mais les grandes personnes se re­présentent un bonhomme qui a constam­ment une lime à la main et ne fait pas autre chose dans sa vie. Nous avons beaucoup appuyé sur une caractéristique moins connue du roi : la chasse. On ignore peut-être que pendant les douze années qui précèdent la prise de la Bastille, le roi avait tué lui-même 189 700 pièces de gi­bier.

La même préoccupation nous a fait évi­ter toutes les histoires scandaleuses sur Marie-Antoinette. Pour beaucoup de gens, la femme de Louis XVI est simplement une femme qui se compromettait avec M. de Fersen... ou d’autres. Tout cela est un peu simpliste. C’est ainsi que certains événements ont été déformés parce que, à force de les trop rabâcher, on les a simplifiés à l’extrê­me.

La prise de la Bastille est une histoire beaucoup moins simple qu’on ne se l’ima­gine ; c’est une chose impressionnante. Mais si nous voulions déraciner toutes les idées fausses accumulées sur cet événe­ment et si nous voulions le présenter d’une façon intéressante, il nous faudrait tout un film, c’est pourquoi nous avons préféré ne pas le montrer du tout.

On nous demandera si La Marseillaise répond à l’idée que nous nous en faisions en écrivant le scénario. Dans l’ensemble, oui. Mais le travail d’un film se fait surtout au fur et à mesure qu’on le tourne, de sor­te que le scénario a été modifié en plu­sieurs points. Et, au début, nous aurions été incapables de savoir dans quelle me­sure ces changements seraient nécessai­res. La forme définitive a dépendu des ac­teurs que nous avons trouvés, des person­nages que nous avons choisis, et de tous ces impondérables qui influencent les pri­ses de vue, et dont, personnellement, je me sers beaucoup, quitte à transformer la forme d’une scène. Mais l’esprit du film n’a jamais varié, et l’on peut dire que cha­que mètre de pellicule est l’épanouisse­ment logique de nos premiers travaux."

 

Jean Renoir in Les Cahiers de la Jeunesse n° 7, 15 février 1938