« Ils manquent de pauvreté », cite Bresson d'après Mozart ; « À retrancher des images et des sons, le film se construit », précise Hanoun ; « Seule la main qui efface peut écrire », reprend Jean-Luc Godard. Avant de se demander à quel titre le minimalisme doit régner, regardons en face ce qui reste : quel est le statut de ce qui se maintient lorsqu'on a tout enlevé ? Ce qui reste s'impose dans la fermeté modeste de l'incontestable. Pour accéder à cette fermeté, Vladimir Perisic a déployé deux solutions. Tout d'abord, l'abstraction figurative, qui efface l'accidentalité du lieu (les noms de village sont fictifs), du temps, du peuple, de l'armée, (aux uniformes dénationalisés), la prise en charge figurative d'un trauma historique entraînant nécessairement une refonte de la mimésis.
La dimension allégorique d'Ordinary People renvoie à une situation simultanément de génocide, de massacre de masse ou d'extermination transposable à nombre de situations historiques concrètes, pas nécessairement cantonnée à l'Est ni même au seul continent européen, Le facteur concret ici ne concerne donc pas la situation historique mais la conscience de soi et la conscience de l'autre, le sentiment, le réflexe humain que l'on n'a même pas besoin d'intellectualiser en termes de morale ou d'éthique : il s'agit de l'instinct qui en l'homme agit de telle sorte que l'on peut ou non devenir le bourreau de son semblable.
Cette indifférence profonde à l'autre qui autorise à le tuer, à l'exécuter de sang froid, le film de Vladimir Perisic travaille à nous la faire ressentir de tout le poids de son opacité. Une telle indifférence constitue la catastrophe quelconque et continuée qui ne possède même pas les beautés sauvages de la pulsion de mort, une sorte de crépuscule de l'esprit, l'abolition d'un soi qui n'a jamais existé. Comment représenter l'absence à soi, à l'autre, la dimension amorphe et démissionnaire de l'humain, entièrement réquisitionné par une tâche qui pourtant ne le concerne en rien ? Comment figurer cette opacité épaisse et quelconque ?
Ordinary People répond par la factographie, la littéralité descriptive, qui pose l'événement dans sa brutalité voire sa cruauté factuelle, à la manière dont les partisans ligotés sont jetés dans le Pô à la fin du Païsà de Roberto Rossellini.
Pour cela, le film remplit le programme fixé par Jean-Luc Godard au moment où celui-ci, confronté au même problème figuratif avec Les Carabiniers, déclarait ; « Le seul vrai film à faire sur les camps de concentration - qui n'a jamais été tourné et ne le sera jamais parce qu'il serait intolérable - ce serait de filmer un camp du point de vue de ses tortionnaires, avec leurs problèmes quotidiens. (...)
Ce qui serait insupportable ne serait pas l'horreur qui se dégagerait de telles scènes, mais bien au contraire leur aspect parfaitement normal et humain » (1). À la factualité technique de la barbarie se sont tour à tour consacrés L'Authentique procès de Car! Emmanuel Jung de Marcel Hanoun (une transposition du procès Eichmann donc de l'émergence de la notion de « banalité du mal » construite par Hannah Arendt), les documentaires de Claude Lanzmann ou de Ritty Panh.
Sur l'indifférence profonde à autrui, qui n'a pas même besoin d'être encouragée par une idéologie et conditionne l'éventualité de la mise à mort, les cinéastes se sont souvent mis au travail : bien sûr Allemagne année zéro de Roberto Rossellini et son bouleversant petit criminel trop zélé, mais aussi des films apparemment très éloignés, comme le Snake Eyes d'Abel Ferrara dont le metteur en scène, interprété par Harvey Keitel qui lui-même fit partie des Marines à Beyrouth, s'interroge : « L'essentiel, c'est de ressentir la peine et la souffrance. Alors vous avez une chance de survivre. Parce que le foutu bâtard qui mène une petite fille de sept ans avec une étoile jaune dans un camp de concentration, ce foutu salaud ne ressent rien. S'il ressentait quelque chose, il ne pourrait pas la conduire à la chambre à gaz. »
Ordinary People articule ces deux dimensions, la factualité technique qui conduit au massacre et l'amorphie affective qui conditionne la possibilité de l'effectuation de l'acte meurtrier, pour décrire subtilement, intensément, qu'à chaque instant, au détour de chaque mouvement, dans le dépli de chaque geste, la logique pourrait s'interrompre, une déviation ou un court-circuit se produire.
Dans la marche uniforme du massacre programmé, ici rien n'est construit comme inéluctable, le protagoniste, aussi irresponsable, résigné, aboli au monde ou ivre soit-il, pourrait à chaque instant, à chaque coin de mur, à chaque fin de travelling, au sein de chaque raccord, échapper à la misérable machine qui le transforme en bourreau.
D'une certaine façon, on pourrait dire qu'en filigrane de tous les plans et les raccords d'Ordinary People transparaît le plan sublime du Cuirassé Potemkine d'Eisenstein où l'un des fusiliers du peloton d'exécution, prêt à tirer sur la bâche qui recouvre le groupe des marins ainsi déshumanisés, soudain détourne un peu la tête et, ce faisant, introduit physiquement la légère déviation humaine qui prélude à la mutinerie, qui va sauver les victimes et servir de laboratoire à la Révolution.
Ce mouvement physique de la conscience, Vladimir Perisic trouve des solutions infiniment subtiles pour en stratigraphier la linéarité de la marche au massacre, À la manière des changements de lumière qui affectent le visage impassible du protagoniste dans le bus du retour, le minimalisme abstrait et sériel qui caractérise Ordinary People se structure d'une intermittence, d'un battement essentiel entre l'actualisation des gestes et la possibilité de leur contestation.
Ainsi le réel ordinaire ne se présente-t-il pas dans la forme dure et simplificatrice d'une factualité. Le réel, dans les termes minimalistes et critiques élaborés par Vladimir Perisic, c'est la constellation mobile de potentialités plus ou moins latentes au sein desquelles, aussi enrôlé et passif qu'il y consente pour vivre à l'abri de sa propre pensée, l'individu peut, à chaque seconde, choisir et trancher.
(1. Jean-Luc Godard, « Feu sur les carabiniers », août 1963, in Godard par Godard, éditions de l'Etoile, Paris, 1985, p, 239)