Comment avez-vous rencontré Peter Brook et comment en êtes-vous venue à jouer dans US et Tell Me Lies ?

Nous avons tout d’abord travaillé ensemble pour Le Théâtre de la cruauté, puis nous avons intégré officiellement la Royal Shakespeare Company. A l’origine, Peter voulait monter Les Paravents de Jean Genet. Nous avons donc mis en scène une première partie, dans les locaux de répétition du théâtre Donmar. Puis Peter a perdu tout intérêt pour la pièce et est revenu à Marat/Sade.

Alors nous avons monté Marat/Sade à la Royal Shakespeare Company et à New York. A notre retour, Peter a commencé à travailler sur ce qui deviendrait US, avec pour sujet la guerre du Viêtnam. Nous avons fait, je crois, 4 mois de répétitions sans texte. Nous avons fini par avoir un texte, bien sûr, mais la majeure partie du travail n'était pas écrite, à l’origine. Puis il s’est structuré en une sorte de cause célèbre.

Le plus intéressant pour moi, c'était lorsque tous les soirs, quand nous jouions US à l'Aldwych Theatre, Bob Lloyd lâchait des papillons. Nous sortions de scène, tous les acteurs, et le public restait dans la salle. Nous savions bien que nous laissions les spectateurs face à un conflit intérieur. Je me souviens de deux incidents en particulier. Un soir, une femme d'une quarantaine d'années, plutôt chic, est montée sur scène. Elle a arraché le briquet des mains de Bob, elle s'est tournée vers le public, des larmes coulant sur ses joues et elle a dit : Je voulais leur montrer qu'on pouvait faire quelque chose. Puis elle est retournée à sa place.

C'était très marquant, comme geste.

Je me souviens aussi clairement d'un autre événement. Un soir, après le spectacle, une jeune femme est venue me trouver dans les loges. Elle était bouleversée par ce qu’elle avait vu, par ce que nous avions fait. Tellement bouleversée que je n’ai pu que la mettre dans un taxi et la renvoyer chez elle. C'est à cet instant que je me suis demandé quel était notre degré de responsabilité. A la lumière de ce que nous faisions, il m’a paru effrayant.

En ce qui concerne le tournage, je me souviens que nous avions un tout petit budget.

Nous filmions un peu partout, chez des gens, chez Peter, en extérieur... Je me rappelle aussi que Peter nous a emmenés tourner à la plage, un jour. Il nous a conduits en voiture et nous a ramenés. Tout le monde était épuisé. Peter s'est endormi au volant et s’est réveillé en sursaut sur la route.

Tell Me Lies était un film très différent, un film unique. Un mélange de documentaire avec de vrais gens, comme Stokely Carmichael, et des acteurs. Oui. Mais ce n'était pas undocufiction pour autant.

Quand vous avez commencé à travailler avec Peter, pour Marat/Sade, US puis Tell Me Lies, vous étiez déjà actrice. Mais étiez-vous engagée politiquement ?

Oh oui, bien sûr. Déjà à l'époque. J'avais le droit de voter, ce qui me donnait envie de m'impliquer. Vous riez, mais j’y croyais fermement. Depuis le jour oùj’ai commencé à militer, les gens me demandent à quel moment précis je me suis lancée dans la politique. Comme si le seul moyen de faire de la politique, c’était de se présenter à des élections. Mais voter est un acte politique fort. Je me sens concernée par la vie politique de mon pays depuis plus de 50 ans maintenant, longtemps avant d’avoir dit Bon, d’accord, je vais essayer de détrôner Thatcher.

Pour revenir à US et à Tell Me Lies, le Viêtnam était le seul problème politique du monde occidental à l’époque, le seul. Il n’y en avait pas d'autre. C’était tout. C’était le seul sujet de conversation et c’est justement pour ça que Peter voulait faire quelque chose, parce qu’il n’y avait aucun engagement politique dans notre pays, certainement pas de la part du théâtre, en tout cas, ni d’aucune forme de création culturelle. Il y en a eu beaucoup par la suite, mais à une époque plus tardive de discussions et de débats permanents. C’était vraiment la question politique du moment.

Donc c’était une évidence pour quelqu'un comme Peter Brook ou comme vous de participer et de faire quelque chose ?

J’aurais suivi Peter dans tous ses projets. Je travaillais avec lui depuis plusieurs années.

Il avait envie d’agir et d’impliquer des gens qui voulaient aussi explorer le théâtre, voir si cette forme artistique avait quelque chose à dire sur la politique du moment... J’ai envie de dire quelque chose qui compte, mais je me retiens car ce n’était pas vraiment l’essentiel de ce que nous cherchions. Nous voulions simplement savoir si c’était une forme d’engagement possible, car le théâtre est un art très éphémère. Une représentation ne dure qu’un soir et recommence parfois le lendemain. C’est une expérience ponctuelle, quand tout se passe bien. C’était une façon surprenante de travailler, un peu comme si nous avancions à tâtons parmi la masse d’informations, dont on nous abreuvait, jour et nuit.

Pendant les répétitions, nous puisions notre inspiration dans des sources extrêmement disparates, sans rapport les unes avec les autres : Quakers, Bouddhistes, Américains (rien du Viêtnam, je le crains), les informations qui nous venaient de l’ambassade américaine ou du Lord Chambellan - qui n’était pas du tout content de ce qu’il entendait et tous nos exercices d’improvisation permanents. Un des points de départ de notre travail, par exemple, c’était l’image du moine bouddhiste qui s'immolait par le feu.

Nous avons tous commencé ce travail avec la certitude absolue de ce que nous devions faire ou ne pas faire. Et toutes nos certitudes se sont effondrées en cours de route.

Quand le film est sorti, la presse disait qu'il n'était ni pour ni contre. Et qu'il n'était pas assez controversé, Qu'en pensez-vous ?

C’était justement en cela qu’il était controversé ! Personne n’avait les réponses. Il n’y avait pas de réponses. Les spectateurs étaient abandonnés, nous aussi d’ailleurs, face à un tourbillon infernal auquel tout le monde voulait mettre fin, sauf que personne ne savait comment s’y prendre. Personne n’avait les réponses. Le théâtre ne pouvait rien empêcher. Le théâtre n’accélérait pas l’issue. Il fallait trouver autre chose. Voilà ce qui est très dur et qui est sujet à débat.

Nous aimerions tous croire que la culture a le pouvoir d’améliorer les choses. Mais c'est faux. Peter Brook dit qu'il voulait englober les contradictions. Je présume que c'est pour cela qu'il voulait rassembler toutes ces informations.

Oui, il est comme ça. Surtout avec ce genre de projet, qui partait finalement de rien hormis d’une répulsion personnelle, d’un mélange extraordinaire d’émotions que nous partagions tous à l’égard de la guerre du Viêtnam. Des émotions en perpétuelle évolution, susceptibles de changer. Nous tentions sincèrement d’explorer quelque chose du point de vue de ce que nous pensions être, c’est-à-dire des gens du théâtre. Et nous cherchions à savoir en quoi nous pouvionsjouer un rôle dans le seul sujet politique, social, humanitaire qui éveillait le monde occidental à l’époque. Par où commencer ? Peter l’a fait, il a commencé et en est venu à bout.

Vous souvenez-nous de la sortie du film aux Etats-Unis en 1968 ? En particulier dans certaines universités comme Harvard ? C'était sûrement un événement, à l'époque.

Je ne crois pas qu’une seule université américaine ait été en faveur de la guerre au Viêtnam.

Pas une seule. Tous les étudiants partaient au Canada pour échapper au recrutement. En tout cas à l’époque, toutes les universités étaient contre. Le Viêtnam a fait tomber des présidents, c’était un problème insoluble pour l’Amérique, et c’était aussi un grand sujet, comme je l’ai dit, pour le reste de l’Occident. Ce que j’ai vraiment apprécié au Royaume-Uni, c’est que le gouvernement nous a laissés en dehors de ça. Si seulement monsieur Blair avait suivi cet exemple...

Nous avons vu des gens manifester devant votre immeuble ce matin pour que les Américains n'aillent pas en Syrie.

Et ils ont bien raison. L’homme à l’origine de tout ça, Brian Hoar, est mort l’an dernier. Il campait ici depuis 10 ans. Toutes ces années, il n’a pas quitté cet endroit. Autour de sa contestation, qui était majoritairement dirigée contre la guerre en Irak, d’autres mouvements se sont créés.

Ils parlaient tous de la même chose. A un moment, même, le Camp pour la paix, comme ils l’appelaient, avait envahi toute la place. Le conseil municipal de Westminster a fait arrêter et juger tout le monde, et a réussi à faire place nette. Aujourd’hui, il ne reste plus que deux tentes. Les pancartes et les slogans sont toujours là, mais ils sont bien plus petits qu’avant. La municipalité et le gouvernement, honte à eux, font tout pour chasser ces gens définitivement. Brian Hoar a tenu bon pendant dix ans. Il n’a jamais bougé d’ici et il s’est pris des coups à plusieurs reprises. C’était vraiment un sacré personnage.

Concernant la sortie de Tell Me Lies aujourd'hui, quelle réaction le film va susciter, à votre avis ?

J’ai l’impression que la réaction aujourd'hui sera la même qu’à l’époque de sa première sortie.

On va accuser le film de prêcher des convertis d’un certain côté. Même s’il ne tire aucune conclusion, s'il ne prend parti pour personne. Je ne me souviens pas en détail du déroulement du film, mais je sais que nous n’avions ni réponses, ni conclusions. Je pense que ce sera à peu près la même chose. Il sera critiqué par ceux qui ont, j'allais dire des opinions mais ce n'est pas le terme approprié... qui ont une position ferme des deux côtés de l’argumentation.

Ce sera intéressant à voir. Je suppose que les gens vont tenter de faire le lien avec la guerre en Irak. Même si, à mon avis, le combat des Vietnamiens n'avait rien à voir avec ce que Saddam Hussein essayait de défendre. Mais l’affaiblissement d’un pouvoir suprême fera nécessairement écho à la situation en Irak. Les gens feront le lien. Hier, qui était un jour férié ici, ça faisait 20 ans jour pour jour. C'était un vendredi de 1992.

20 ans jour pour jour que John Major avait remporté les élections, alors que tous les sondages d’opinion montraient depuis des semaines que le parti travailliste allait gagner. C'était hier. La BBC a rediffusé pour l'occasion des images de la soirée électorale de 1992. C’était très intéressant de voir, hormis bien sûr le nombre de gens mobilisés, la réaction des politiques de l’époque. On aurait dit que rien n'avait changé en 20 ans. Le langage n’a pas changé, l’interprétation des événements n’a pas changé, on continue de rejeter la responsabilité de l’échec sur une seule personne, sur un mauvais choix de candidat. C'était il y a 20 ans et aujourd'hui, on dit toujours la même chose. Je suis curieuse de voir ce qui se passera quand le film sortira. Je pense qu’il sera tout simplement mis au goût du jour, associé à l’Irak, l’Afghanistan, la Palestine... A tout ce chaos que les hommes font régner sur Terre.

Il y a tellement de candidats au chaos, n’est-ce pas ?

 

Avril 2012

 

(extrait de l'ouvrage "Peter Brook et le Vietnam, Tell Me Lies", Severine Waemare et Gilles Duval, Collection des Fondations Technicolor et Gan")