En 1966, j’étais à Paris lorsque quelqu'un m'a parlé d’une pièce, à Londres, contre la guerre du Viêtnam, mise en scène par Peter Brook.

Je n’allais pas souvent en Angleterre. J'avais encore un passeport grec et les autorités britanniques étaient très méfiantes vis-à-vis des citoyens grecs. On était mal accueilli, on nous posait tout un tas de questions. Mais j’ai tout de même décidé d’y aller. Mon train avait du retard et quand je suis arrivé à l’Aldwych Theater, il n’y avait plus une seule place. J’ai insisté en disant que j’avais fait tout ce chemin uniquement pourvoir la pièce et finalement on m’a trouvé un strapontin.

Mon anglais était imparfait mais bien suffisant pour suivre le texte. J’avais emporté des petites jumelles de théâtre et j’ai été immédiatement captivé par cette pièce. C’était fascinant.

Les acteurs nous prenaient avec eux, on devenait comme eux. On participait. Je me souviens particulièrement de Glenda Jackson qui m'impressionnait beaucoup. Nous étions dans une période contestataire avec des manifestations de toute part, cependant, cette pièce était tout à fait incroyable et dépassait largement le registre commun des protestations.

Je me souviens aussi de la fin bouleversante de US. Glenda allume un briquet d'une main et de l’autre tient un papillon vivant.

Elle approche la flamme de l’insecte et s'apprête à le brûler. Dans le public plusieurs personnes s'écrient spontanément Non, non /Glenda Jackson nous regarde, nous, le public dans un silence absolu. On comprend que c’est la fin de la pièce. Les spectateurs se lèvent alors peu à peu et, en silence, se dirigent très lentement vers la sortie. Je suis resté jusqu’à ce que tout le monde sorte. Le silence avait été total, pas un applaudissement. Tout le monde avait compris. Chacun devait rentrer chez soi avec sa conscience. C'est pour moi un souvenir inoubliable. Peter Brook nous renvoyait tous chez nous avec cette question : Et vous, que faites-vous ? Je continue d’aller souvent au théâtre et je n’ai pourtant jamais, dans une aucune pièce, revécu cela.

A cette époque-là, la situation politique en Grèce était très tendue et me préoccupait beaucoup (je crois bien que je pensais déjà à mon film Z). Cependant, c’est bien le Viêtnam qui était sur toutes les lèvres. Il était partout, vraiment très présent dans nos esprits. J’y étais d'ailleurs particulièrement sensible car ma femme Michelle était partie depuis des mois couvrir cette guerre comme journaliste indépendante.

J’étais donc, comme la grande majorité des gens à ce moment-là, extrêmement sensibilisé à ce conflit grâce aux nouvelles quotidiennes qui nous arrivaient. Nous étions tous submergés par les images. A la télévision, dans les journaux. Le paradoxe était que l’armée américaine, qui emmenait des journalistes avec eux pour couvrir le front, ne se rendait pas compte que le monde entier recevait directement toutes ces images, celles-là même qui allaient faire basculer l’opinion.

J’avais cependant un rapport légèrement différent de celui de mes proches en France à ce déferlement d’images de violence. J'avais vécu la guerre civile en Grèce quand j'étais adolescent. J’avais donc une connaissance presque physique des souffrances. Non pas sur moi directement mais plutôt la souffrance et la violence quotidienne qui était à nos portes, sous nos yeux à cette époque. Je me souviens qu’un soir, un voisin s’est fait battre devant chez nous par des officiers de police. On lui reprochait d’être communiste. C’était d’une violence insoutenable. Cet homme était en sang et la bastonnade a duré très longtemps. Cela arrivait tout le temps. Et l'on ne pouvait rien faire.

Nous étions seuls. Il faut dire qu’il y avait en fait très peu d'images qui sortaient alors de Grèce. Contrairement au Viêtnam. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que ces images qui nous venaient du Viêtnam étaient importantes car elles ne pouvaient pas laisser ceux qui les recevaient insensibles et indifférents.

En 1965-66, je me souviens que nous nous réunissions souvent avec Yves Montand, Simone Signoret, Chris Marker, Régis Debray et beaucoup d’autres pour discuter de l'absurdité de la guerre. La France était alors un pays repu. La guerre d'Algérie était terminée et l'Indochine n’était plus son problème direct. Quant à De Gaulle, il avait une stratégie vis-à-vis du Viêtnam qui le mettait dans une position confortable : il laissait parler Jean Lecanuet qui prenait parti pour la guerre en arguant que c’était indispensable pour stopper le communisme.

Cependant, de plus en plus de gens percevait l’absurdité de la situation.

Les manifestations devenaient nombreuses.

Il y avait un climat d'ébullition qui nous venait des Etats-Unis, principalement des universités. Dans notre petit groupe, la vraie question que tout le monde se posait était la même que celle que Peter Brook posait dans sa pièce :

Que peut-on faire pour arrêter ces atrocités ?

 

 

Juillet 2012

(extrait de l'ouvrage "Peter Brook et le Vietnam, Tell Me Lies", Severine Waemare et Gilles Duval, Collection des Fondations Technicolor et Gan")