Mon propos est de m’immerger dans le monde poétique de l’un des écrivains les plus secrets et les plus surprenants de la littérature chilienne, Hernan del Solar. Il fut un membre éminent du groupe d’écrivains appelés « Imaginistes ». Les « Imaginistes » se situèrent à rebrousse-poil du naturalisme régnant dans les années quarante et cinquante. Ils cherchèrent à innover avec une littérature imaginative et contemplative qui avait déjà été pratiquée par Augusto d’Halmar et Federico Gana.
Dans les œuvres de Del Solar coexistent le quotidien et l’onirique, la tendresse et la cruauté, les évocations littéraires et l’omniprésence de l’univers de l’enfance. Ses fictions imposent une double lecture permanente. Elles exigent, à la fois, d’y croire et de cesser d’y croire. Tout cela pour dire que ces fictions sont d’une inspiration totalement libre. Qui est un défi pour le cinéma, mais un défi stimulant.
Un exemple. Dans Jambe de Bois, le personnage principal raconte sa rencontre avec un personnage qui s’appelle « le Capitaine ». On croit comprendre que ce capitaine est un être « en chair et en os », le pensionnaire obscur d’un hôtel de rien du tout. Mais, en même temps, il évoque un personnage de L’île au Trésor de Stevenson, celui qui se présente en disant : « Appelez-moi capitaine ! » et qui, quand il jette un sac de pièces d’or sur le bureau de l’hôtel où il loge, s’exclame : « Prévenez-moi quand vous aurez tout dépensé ! ».
Dans ma libre adaptation - le terme d’« adoption » serait sans doute plus juste - des contes La Nuit d’en Face et Jambe de Bois, je veux me servir d’une fiction indirecte : il y a quelques années, j’ai en effet eu la chance de rencontrer la fille du l’écrivain Jean Giono (un autre écrivain secret et mystérieux, en un sens, l’équivalent provençal de Del Solar). Elle me raconta que l’ultra-provincial Giono, à qui un voyage à Paris semblait un saut vers l’inconnu, aimait rêver de voyages extraordinaires à l’autre bout de la terre. Un jour, il annonça ainsi à sa famille qu’il était en train de se préparer pour un voyage sans retour dans une ville nommée, Antofagasta. Un port, situé tout au nord du Chili. La seule raison qu’il put donner pour justifier sa décision, était qu’il aimait bien le son du mot « Antofagasta ».
Dans ma libre adaptation, je fais le postulat que Jean Giono effectua ce voyage réellement. Et qu’il finit sa vie en étant professeur de français au lycée d’Antofagasta.
Bien sûr, le film se passe dans un monde « imaginiste », dans lequel le monde réel (dans le film, Giono habite aussi en France et publie des romans) et le monde imaginaire (dans lequel le voyage eut lieu) coïncident, convergent et divergent.
En m’aidant d’un procédé narratif très peu utilisé dans le cinéma, l’uchronie - qui caractérise des fictions historiques du type : Et si les Nazis avaient gagné la guerre ? ou, Et si Napoléon avait gagné à Waterloo ? -, j’imagine l’amitié entre le personnage de La Nuit d’en Face, un homme sur le point de prendre sa retraite et Giono. Leurs promenades dans Antofagasta. Et comme trame narrative, à moitié explicitée seulement, une histoire obscure de crime et trahison.
L’histoire se passe à Antofagasta, de nos jours. On reconnaît des immeubles récents, des centres commerciaux. La modernité fracassante. Mais une modernité que les personnages semblent ignorer. Ces immeubles n’existent pas : ils existeront peut-être dans l’avenir.
Petit à petit, la simple mélancolie sera troublée par les événements en cours. L’horreur d’un crime imminent prendra de l’importance. Et les fantômes, les ruines des vies incomplètes, les spectres, mélange de « mémoire et de désir », de promesses non tenues et d’« illusions perdues », en viendront à occuper la scène.
Tout cela pour dire que vont se croiser un monde « possible » dans lequel Giono arriva à Antofagasta, y resta pour vivre, et pour presque y mourir, et un monde que la caméra nous montre, dans lequel les personnages semblent ignorer et refuser les problèmes de la vie quotidienne. Coexistence douloureuse entre les images et l’impression d’irréalité qu’elles dégagent.
C’est un peu le développement du tableau de Magritte dans lequel on voit une pipe tandis que le texte au-dessous dit que : « ceci n’est pas une pipe ».
Raoul Ruiz, Santiago du Chili, Mars 2011