L'un des points de départ de Cheba Louisa est votre découverte des cabarets algériens...

Deux choses ont motivé l'écriture du film. Il y a eu ce débat autour des tests ADN pour les étrangers, initié par Eric Besson : j'étais choquée et je voulais réagir à ma manière, en prenant un crayon et une caméra. Peu après, je suis tombée sur un article de "Libération" : il dressait le portrait d'une chanteuse itinérante qui se produisait le week-end dans des cabarets de la périphérie. Lorsque je les ai découverts à La Courneuve, dans le 19ème et le 20ème, c'était comme me retrouver dans les guinguettes de bord de Marne du siècle dernier.

Je me souviens de l'ambiance du "Zefira", situé Porte de la Villette, où je suis allée avec ma co-scénariste, Mariem Hamidat. C'était extrêmement chaleureux. Les gens y viennent en famille, de la jeune fille à la grand-mère, on boit du thé à la menthe ou de l'alcool, et tout le monde danse très bien... y compris les garçons. J'étais la seule « Française d'origine » et je ne m'y suis jamais sentie mal à l'aise.

Était-ce la musique ou l'atmosphère transgénérationnelle qui vous a donné l'envie d'écrire ?

Le raï vient d’Oran. Par la présence de ses cabarets, on dit qu’il s’agit de la ville la plus tolérante d'Algérie, j’aimais bien l’idée de le faire savoir. Je voulais aussi montrer une autre banlieue que celle que l’on voit trop, un endroit où des gens vivent et s'amusent aussi. Au départ, j'ai écrit Cheba Louisa sans préjuger de ce que le texte allait devenir. J'ai tout de suite pensé au personnage de la grand-mère, star de la chanson, dont l'image hante Djemila.

Comment avez-vous composé la personnalité de vos deux héroïnes, Emma et Djemila ?

Elles ont toutes les deux un fort tempérament et de nombreuses ressources. Djemila est l'aînée, la merveille de la famille. Ce statut est très compliqué à vivre, car on ne peut pas décevoir. Sa mère est abusive mais elle est incapable de s'opposer frontalement à elle. Et puis, Djemila a réussi son intégration. Elle la trouve si précieuse qu’elle la protège à son propre détriment. En comparaison, Emma est une femme libre. Elle pense comme elle veut, elle s’habille comme elle veut et élève ses enfants à sa façon unique. C’est pourtant elle qui vit l’adversité du quotidien.

Quelles étaient, pour Rachida Brakni et Isabelle Carré, les motivations pour incarner de tels personnages ?

Rachida s'est montrée très attentive à la manière dont j'abordais le sujet. Jouer à la fois Djemila et sa grand-mère Louisa l'a emballée : elle venait de sortir un disque. Du coup, chanter pour la première fois en arabe dans le film la motivait pour le rôle. Et puis, nous nous sommes « rencontrées ». Isabelle aimait le scénario, mais là encore, tout s'est joué lors de notre première rencontre. Elle avait souvent interprété des névrosées introverties, incarner l'inverse avec Emma la motivait.

Elle a joué le jeu jusqu'au bout, en se faisant teindre en rousse et en s'appropriant la singularité d'Emma. Avec Isabelle et Rachida, nous avons beaucoup échangé sur la politique. Nous partageons toutes les trois la même vision humaniste, à l'encontre des préjugés, des extrêmes, de tout ce qui clive et oppose. C’est sûr que ça aide pour faire un film comme ça.

En quoi le thème de la transmission, au cœur de l'évolution de Djemila, résonne-t-il par rapport à votre vécu ?

Il faut trouver sa liberté pour exister soi-même. Nos racines sont parfois encombrantes et il arrive un moment où l'on doit s'en libérer. Parfois même pour mieux renouer avec elles, plus tard. Être soumise aux atavismes ou aux tabous imposés par les autres peut détruire, faner... À l'image du combat mené par Djemila et Emma, c'est une question de caractère et d'instinct de survie.

Djemila comme Emma sont en quête d'accomplissement, à la fois en tant qu'individu et au regard des fantômes de leur passé...

Elles ont toutes les deux un deuil à faire. Djemila cherche à "digérer" l'héritage de sa grand- mère et Emma doit avancer, alors qu'elle a été frappée par le destin. C'est également une conquête de liberté : si Emma accepte la mort de son amour, si Djemila arrive à chanter face à sa mère, elles auront soldé le passé, quel que soit l'avenir qu'elles se construiront. Toutes deux auront la faculté de choisir. C'est le bien le plus précieux donné aux êtres.

Pourquoi avoir choisi la comédie pour évoquer des thèmes plutôt douloureux ?

Pour l'instant, je ne saurai pas faire autrement. Cheba Louisa est un conte de fées. Je crois au pouvoir de l'humour comme vecteur d'opinions, d'engagements. J'adore les comédies à l'anglaise et, si je peux m'imaginer tourner un mélo, je ne me vois pas dans le drame social réaliste. Ken Loach y excelle mais je préfère un film comme La Part des anges où il opte pour une fable positive. J'adore aussi le cinéma de Mike Leigh, notamment Secrets et mensonges où, sans grands mouvements de caméra, le texte et les actrices portent un humanisme profond, jamais déprimant.

Dans votre mise en scène, vous optez pour la simplicité formelle, en faisant la part belle aux comédiens...
 
Cheba Louisa est avant tout un film d'acteurs : me focaliser sur eux a toujours été ma ligne directrice. L'image puise sa force dans la création d'un monde original, avec le choix des costumes, des coiffures, des couleurs, de la lumière et du Pré-Saint-Gervais comme décor pour la cité. J’espère avoir réussi à créer le monde original de Cheba Louisa.
 
Avant le tournage, que connaissiez-vous du quotidien et de la musique de la communauté algérienne ?
 
Peu de choses alors j'ai appris, écouté. C'était fondamental d'avoir une co-scénariste, Mariem Hamidat, issue de cette double culture. Par exemple, mon regard occidental pourrait juger caricatural le personnage de la mère de Djemila, alors que la réalité dépasse parfois la fiction (rires). Ce que je connaissais, c'était le sentiment d'injustice et l'énergie qu’il faut pour avancer. Le Pré-Saint-Gervais est le décor enchanté dont je rêvais. Il fallait trouver ce genre de banlieue et c'est Anne Derré, la productrice, qui en a eu l'idée. Nous avons intégré au maximum les habitants au tournage : tous les figurants, notamment les enfants, vivent là- bas. Toute l'infrastructure de production était installée au Pré-Saint-Gervais.
Je voulais faire vivre le quartier, trouver une fluidité et une reconnaissance dans la cité. Il y a une scène représentative de cet esprit collectif : celle de la fête musulmane du Mouloud où l'on célèbre la naissance du Prophète. Elle se passe en février... Nous tournions en été. Normalement, les gens mettent des bougies à leurs fenêtres, ce qui impliquait un tournage de nuit... Impossible avec nos enfants acteurs. Mais, je ne voulais pas me passer d'une si belle scène, alors nous l'avons adaptée de jour et avec des drapeaux et tous les habitants ont joué le jeu. C’est le Mouloud de Cheba Louisa.

Peu d'hommes ont le beau rôle dans le film, excepté Yacine, le patron du cabaret, et le père de Djemila...

C'est vrai que Yacine est, à mes yeux, l'archétype de l'immigration réussie. Il adore ses racines culturelles, vit de la musique arabe, tout en étant libre comme l’air. C'est peut-être la direction que devrait prendre Djemila... Il a aussi un côté « Prince Charmant », lumineux, qui contraste avec Fred, l’amoureux qui ne comprend pas le dilemme de Djemila, ou Ahmed, son fiancé désigné. Le mot d'ordre était de toujours mettre Yacine en valeur ! C'était le premier rôle de Younes en France. Il était stressé le premier jour de tournage. Quand je lui en ai demandé la raison, il m'a avoué que ça n'était pas le personnage d'Emma qui l'intimidait mais Isabelle Carré.

Biyouna compose une figure maternelle à la fois drôle et terrifiante. Comment est-elle arrivée sur le projet ?

C'est une tragédienne de comédie. Mariem m'a fait entendre la justesse du personnage de la mère. Je cherchais une actrice qui véhicule l'incroyable énergie de Zohra sans paraître antipathique. J'ai tout de suite pensé à Biyouna : je l'avais vue dans La Source des femmes, les films de Nadir Moknèche, la série télévisée Aïcha, et dans une interview plutôt gonflée sur le conflit en Algérie. Pour Isabelle et Rachida, il s'agit de rôle de composition alors que Biyouna colle totalement au personnage. J'avais très peur qu'elle me dise « non » ! Zohra dit des horreurs et Biyouna les fait passer avec humour.

La scène finale, au cœur du cabaret, est un pur bonheur musical et libérateur. Comment l'avez-vous préparée avec Rachida Brakni ?

Tout d'abord, ce sont les scènes où chante Louisa qui m'inquiétaient. Nous les avons filmées au tout début. Rachida ne voulait pas d'un coach et j'ai dû lui faire confiance. Je ne l'ai pas regretté et après cela, j’étais rassurée sur le fait que tout se passerait bien pour elle lors du final dans le cabaret. Isabelle, de son côté, avait répété vaillamment sa partition à la derbouka.

J’ai voulu pour ce final un travelling circulaire qui enveloppe Djemila sur scène. J'avais une équipe formidable mais le planning était très serré : le chef constructeur l'a monté en un temps record. J'ai pu tourner cette scène comme je la rêvais, dans l'énergie et la générosité. Les figurants se sont comportés comme s'ils étaient au spectacle : la musique de Rachid Taha a galvanisé tout le monde, la scène s'est transformée en mini concert et l'alchimie a dépassé mes espérances.

Comment aimeriez-vous que Cheba Louisa soit perçu ?

Comme une bouffée d'oxygène dans un monde de brutes. Le film est une invitation simple à considérer l'autre. Le Chaâbi et le Raï sont des musiques populaires que beaucoup reprennent en chœur et j'espère que ce film procurera le même effet.