Vous disiez que vous rêviez depuis longtemps de faire un film sur les livres ?
Oui, depuis Les Quatre Cent Coups, je voulais faire un film sur les livres. Un film où les livres seraient les héros de mon propos. Au début, j’ai songé à adapter à l’écran un roman de Jean-René Clot que j’aime beaucoup : Bleu d’outre-tombe. Je voulais un film qui se passât entièrement dans une classe, avec des enfants. Mais, peu à peu, au cours de l’élaboration du scénario, je me suis rendu compte de la place envahissante que prenaient les adultes. J’ai renoncé.
Pour Fahrenheit 451, j’ai été influencé par certains articles qu’écrivait Roger Caillois dans la NRF sur les livres et la lecture. Il disait que les livres ont une valeur différente selon les individus. Il parlait des gens (plutôt les universitaires) qui s’intéressent au contenu et des autres (plutôt les autodidactes) qui considèrent le livre comme un objet avec tout ce que ça comporte de souvenirs et de sentimentalité. Dans ce dernier contexte, qui est celui de mon film, le livre devient un objet que l’on chérit de plus en plus. Même la reliure, la couverture, l’odeur des pages acquièrent une grande valeur sentimentale.
Le film risque de toucher ceux – dont je suis – pour qui les livres ont une grande valeur sentimentale. Les livres choisis pour Fahrenheit ne constituent pas un catalogue préférentiel. Dans certains cas, nous avons essayé de provoquer une émotion par le souvenir : ainsi, en montrant un exemplaire de la collection « Le livre de demain », chez Arthème Fayard, avec des bois gravés très populaires qui, pour tout spectateur français, doit évoquer l’avant-guerre.
Quels sont les problèmes qui se sont posés à vous pour ce film ?
Les choses de science-fiction sont très difficiles à réaliser et risquent souvent d’être ridicules. À un moment, Bradbury écrit : « La ville bourdonnait », eh bien, c’est très difficile de faire bourdonner une ville. J’ai voulu éviter tout dépaysement systématique. C’est pourquoi j’ai demandé à Bernard Herrmann une musique dramatique de type traditionnel sans aucun caractère futuriste.
Vis-à-vis du public, le film était une sorte de pari. Car, tout en étant très simple, le postulat est très excentrique et il fallait le rendre plausible sans lui faire perdre sa fantaisie. Au fond, il s’agissait d’un problème de dosage entre le quotidien et l’extraordinaire et, sans cesse, il était nécessaire de passer de l’un à l’autre et de les entremêler.
Quand le scénario présentait des difficultés de construction, nous nous disions : « C’est une histoire de la Résistance, Montag fait partie de la Gestapo, Clarisse est dans la clandestinité. » De cette façon, nous cherchions à progresser tout en évitant que Fahrenheit puisse se prêter à une utilisation politique ou ressembler à un film de gauche américain. Avec Montag, je montre pour la première fois un « héros positif », mais je ne voulais pas non plus qu’il ait l’air d’un héros de cinéma américain.