" Julie Christie, pour moi ? D'abord une bouche ahurissante, même sur son visage : une immensité... Julie est un cocktail d'imperfections fascinantes : un visage assez animal de louve, sur un corps de petite fille... Il faut ajouter sa voix, un peu en contradiction avec son physique. Comme si elle avait bu 1.800 whiskies, ce qui n'est pas vrai. Elle ne fume pas, ne boit pas, mais elle se ronge beaucoup les ongles. Son physique est fait de contradictions...

Je l'ai vue pour la première fois en photo sur le supplément du Sunday Times. Le reportage, « Les Nouvelles Jeunes Filles anglaises », était signé Lord Snowdown. Elle m'a frappé, intéressé... Quelques temps après, je me trou­vais à New York pour rencontrer mon producteur de Fahrenheit 451. Nous nous sommes fait projeter le dernier film de Julie, à l'époque Billy Le Menteur. On ne la voit qu'un quart d'heure... Mais elle était tellement intéressante, et quelques jours après nous avons repris les bobines où elle paraissait.

La première mini-jupe que j'aie vue

Julie, je ne l'ai rencontrée qu'un peu plus tard, à Londres... La pre­mière mini-jupe que j'aie vue. Ce n'était pas courant alors : j'ai pensé qu'elle était un peu folle... En fait, elle ne faisait que précéder la mode. On s'est bien entendu... Nous avons parlé cinéma, en français — elle a séjourné un an à Tarbes chez des amis de sa mère — et on a décidé de travailler ensemble. Elle était sur le point de commencer Darling, de John Schlesinger, le film qui a le plus fait pour elle.

Le fétichisme des cheveux

Je l'ai revue deux mois plus tard à Londres. Fahrenheit 451 devenait assez concret. Elle finissait Darling et venait d'être engagée pour Dr Jivago. Le tournage devait durer six mois ; ça correspondait pour moi. On a reparlé de Fahrenheit 451. Il y avait deux rôles féminins dans le film. J'ai proposé celui que je trou­vais le meilleur : Linda, la femme du héros, le pompier. Mais Julie préférait celui de Clarisse, la jeune fille, parce qu'il était plus positif. Moi, ça m'était égal et je le lui ai dit.

Je voulais deux filles presque pareilles pour ces deux rôles, Jane Fonda et Jean Seberg, par exemple, afin de ne pas tomber dans la diffé­renciation habituelle des types fémi­nins — la brune et la blonde — qu’utilisent généralement les films psychologiques. Pourquoi ne pas utiliser Julie dans les deux rôles comme une pièce de monnaie, pile et face.

J’ai pensé, au début, différencier Linda et Clarisse en demandant à Julie de se raser la tête ! Premier et unique désaccord entre nous. Elle a le fétichisme des cheveux et croit que ça porte malheur si on les coupe. Finalement, elle a trouvé une perruque courte formidable. Voilà l’histoire que je tire d’une lettre d’elle, qui la dépeint bien : « J’ai couru tout de suite au meil­leur perruquier à Londres et j’ai crié : « Il faut me faire une perruque comme ça tout de suite ! » « Ah oui ! il dit. Mais vous savez que ça, c’est le plus difficile à faire de tout type de perruque ? » Quelle peine ! Mais on a beaucoup parlé, il va la faire et je vais enfin couper quelques cheveux à ma nuque. J’ai assez de cheveux pour la recouvrir quand je ne tourne pas. En tout cas, j’attends de voir comment ça va être... »

Le producteur a été d’accord avec moi. J’ai envoyé à Julie un télé­gramme en Espagne où elle tournait Dr Jivago. Mais, avant d’accepter, elle a demandé que je lui écrive en lui disant comment cela se justifiait, ou plutôt à quoi ça ressemblerait..

Je me sentais un peu seul

Nous voilà à la veille du film. Là surgissent les gros problèmes. Les assurances ne voulaient pas assurer Julie. Après la présentation de Dr Jivago à New York, le docteur la trouvait trop nerveuse. Elle avait eu à tenir trop de conférences de presse, à répondre à tant de ques­tions. Le manque d’habitude ; et puis, c’est une anxieuse : elle a faci­lement le trac, tout en étant facile à travailler. C’était la catastrophe : les décors étaient construits, les contrats signés... Après trois jours de discus­sion avec Hollywood, le patron Wasserman a décidé de commencer sans assurance. Nous avons d’ail­leurs fait tout le film en nous en passant. En France, on aurait annulé le tournage purement et simplement comme celui de L'Enfer de Clouzot.

Pour expliquer Julie Christie, pourquoi pas retourner à mon jour­nal de tournage. Pour la première fois, j’en ai tenu un. Je ne sais pas pourquoi, c’était spécial, Londres, la brume, l’anglais que je parlais très mal, l’hôtel Hilton, je me sen­tais un peu seul...

« Julie Christie sera épatante, aussi facile à travailler que Jeanne Moreau ou Françoise Dorléac, faisant confiance, ne chipotant jamais et ne posant jamais de questions abstraites du genre : Que ressent-elle quand elle dit patati patata... »

Ni maîtresse, ni girl-scout

« Dans ce rôle de Linda, je vais la filmer généralement de profil, réservant la face pour le rôle de Cla­risse. Son profil est justement très beau, à la manière d’un dessin de Cocteau ; le nez droit fantastique et la lèvre supérieure très ourlée. Immense bouche, large, vampire...

« Julie Christie est superbe aux rushes, elle donne de merveilleux regards bien stylisés, elle peut tout faire ; malheureusement, le rôle de Linda étant ce qu’il est, je n’utilise qu’une partie de son talent.

« Pour le rôle de Clarisse, je l’ai asexuée pour ne pas l’immiscer, ni Montag (Oscar Werner), dans une situation adultérine qui a fait ses preuves ailleurs que dans la science-fiction. Ni maîtresse, ni girl-scout, ni girl-friend, Clarisse n’est qu’une petite jeune fille raisonneuse et ques­tionneuse que Montag trouve sur son chemin et qui l’en fait dévier. Julie Christie lui donne la réalité nécessaire et je ne me fais plus trop de soucis à ce sujet...

« Julie est une actrice curieuse. Au repos son visage est trop facile­ment tragique. Si elle sourit c’est tout de suite énorme à cause de sa grande bouche qui s’agrandit encore et de ses yeux de louve qui se fer­ment. La justesse de ton est si cons­tante que mon travail se borne à l’empêcher de s’agiter, de se cacher et l’amener à ralentir son jeu en le décomposant presque exagérément : un seul geste large au lieu de deux petits, un regard en trois étapes, des mimiques qui apaisent le visage sans qu’il lui soit nécessaire de sourire.

Elle déteste sa poitrine

« Julie déteste son physique de haut en bas, sa poitrine qu’elle croit insuffisante, ses jambes parce que trop minces. Son instinct l’a bien inspirée en ce qui concerne les jam­bes puisque au lieu de créer une diversion sur une autre partie du corps, elle a choisi de les montrer beaucoup grâce à des robes et jupes ultra-courtes.

« Très inquiète et anxieuse, elle réussit à se concentrer au milieu de la plus bruyante agitation. Indiffé­rente aux allées et venues des machi­nistes et électriciens, on la voit mar­cher de long en large en remuant ses lèvres, elle se joue les scènes à venir sans arrêt. Dès qu’elle attaque les scènes, c’est avec cette intensité et cette force de conviction qui font les actrices durables. Il est évident que le tapage que l’on fait actuellement autour de Julie après Darling et Dr Jivago correspond à une réalité et l’on ne voit ni comment ni pourquoi elle cesserait d’avoir du succès.

« Evidemment, Julie a davantage de féminité et de mystère sur l’écran que dans la vie, car elle appartient à la génération des « copains » avec tout ce que cela comporte de soli­dité, de fragilité et de transpa­rence. »

Non, Julie ne change pas quand on dit « moteur ». Elle reste elle-même. Elle devrait tourner avec Visconti. Lui saurait en tirer parti à fond. L’ennui de nos films — la Nou­velle Vague — est que nous avons supprimé les beaux rôles par goût de la vérité qui va contre le « per­sonnage »...

Un couple étonnant

Fascinante fille... Cinéphile au point d’aller beaucoup au cinéma, même pendant le tournage. Un jour, j’ai voulu aller voir Pierrot le Fou qui sortait à Londres. Dans la queue anonyme, il y avait Julie. Le lende­main, au travail, on a parlé de la Religieuse, interdite. Elle connaissait l’histoire de la liste-manifeste et a voulu la signer.

Moralement, elle est comme un garçon : respect de la parole donnée, loyauté, jamais d’arrière-pensée quand elle parle. Je la vois comme une sœur de Belmondo. Ils ont été à la même école, celle du théâtre en tournée. Ils feraient un couple éton­nant. C’est toujours drôle d’imaginer des accouplements, c’est ce qui est amusant dans ce métier...

Non, jamais Julie Christie ne m’a fait penser à une autre femme... "

 

François Truffaut, Arts n°53, 28 septembre 1966