Après Mille mois, votre précédent film, est-ce pour vous un tournant que de réaliser ce policier très contemporain ?

J'ai besoin d'avancer sans me répéter. Après Mille mois je ne voulais pas m'installer dans un genre de film arabe social à vocation humaniste, ce qui est presque un genre chez nous depuis près de quarante ans. Déjà la démarche de mon précédent film questionnait cet héritage culturel, très codifié cinématographiquement et prenait des libertés avec lui.

En réalisant What a Wonderful World, j'avais le désir d'aller vers autre chose, de mêler les genres, les tons, de dialoguer avec une partie du cinéma qui n'est pas arabe et dont je ne suis pas un “descendant culturel naturel”, mais qui est mienne. Je veux dire, le cinéma de genre, le film noir, le burlesque, le muet ; c'est aussi mon histoire et mon imaginaire. Et surtout s'amuser avec tout ça. Mon film revendique sa différence en assumant une individualité libre et indépendante face à une identité collective et oppressante. D'ailleurs je pense que le salut du monde arabo-musulman passe par l'émergence de l'individu.

Qu'est-ce qui au départ a motivé What a Wonderful World ?

Le développement des cafés Internet au Maroc m'a beaucoup frappé. C'était comme des champignons qui poussaient partout, dans un monde si traditionnel. La première image est là : le rapport à Internet et au téléphone portable dans un monde où la technologie n'avait aucune place auparavant. Comment les gens se sont approprié et ont détourné ces nouvelles technologies.

Casablanca est au centre de votre film oscillant entre archaïsme et high tech, cependant les scènes révélant les côtés traditionnels sont toujours symboles de fraternité alors que la modernité apporte dénuement et solitude. Est-ce ainsi que vous vivez l'évolution de la ville ?

Oui, c'est une société qui marche à deux vitesses, où ces univers s'entrechoquent. Dans un monde archaïque, c'est une revanche que d'apprivoiser la technologie ; c'est grisant aussi. Mais pour un réalisateur c'est encore plus que ça : c'est aussi un espace cinématographique très intéressant parce que c'est la rencontre de deux univers contraires, à mille lieues l'un de l'autre. Cette cohabitation a quelque chose de surréaliste.

Mais pour vous cette technologie génère surtout de la solitude…

Et de l'incommunicabilité, bien que je ne sois pas contre le progrès ! Il y a pourtant une modernité que je définirais comme sauvage et violente aussi. Je pense qu'une ville comme Casablanca est en train d'évoluer vers ce que vivent d'autres grandes villes en Occident. Casablanca aujourd'hui, tout en portant en elle un héritage de vie traditionnelle, de communication facile, développe aussi un côté individualiste, égoïste, un mode de vie et de relations bâti sur la consommation, le confort technologique, et le bonheur d'acheter qui conduit à la solitude. Dans le film, Casablanca est une ville qui est à la fois le Maroc et un monde vers lequel on se dirige.

Aviez-vous envie avec Kamel, le personnage principal, de mettre en scène un stéréotype de tueur à gages ?

En fait c'est un personnage qui porte en lui toute une référence assumée au film noir. J'avais envie de lui donner tous les ingrédients du genre : froid, vivant dans une solitude totale, un code vestimentaire bien étudié etc. … mais tout en voulant le faire sciemment appartenir à cette référence, je crois qu'il y a en lui un côté burlesque qui casse cette étiquette et il est parfois plus proche de Monsieur Hulot que d'Alain Delon dans le Samouraï ! De plus il tombe amoureux comme le dernier des adolescents, d'une voix au téléphone. Finalement c'est un tueur ironique, fragile et romantique. On ne sait pas comment il a atterrit là dedans, j'aime penser qu'il a raté sa vie comme d'autre sont devenus postier au lieu de musicien.

Mais Kenza est plus complexe, pleine de contradictions...

Plus forte aussi. J'ai toujours vu autour de moi des femmes plus fortes, prenant leur destin en main. J'avais envie d'arrêter de donner l'image de la femme arabe soumise. Déjà dans Mille Mois, le personnage de la femme était assez fort, mais Kenza est différente : c'est un personnage central dans la création de cette histoire. C'est vrai, elle est assez contradictoire, apportant beaucoup de vie, de force, de bonne humeur mais portant en elle aussi une fragilité et une vulnérabilité extrêmes. Elle reste complètement démunie face à son histoire d'amour. J'aime bien lorsque les personnages portent en eux des contradictions et qu'ils ne répondent qu'à eux même et justement à leurs contradictions.

On a parfois l'impression que vous déclinez le film sur plusieurs tons, ironique mais aussi violent, puis lyrique…

J'avais envie de mélanger les genres et de réunir ce que normalement on ne réunit pas. Mais il est vrai que depuis Shakespeare, on a quand même mélangé un peu ! Il faut savoir être mélo, quand il le faut, et puis par moment passer à l'humour noir, au burlesque, à la comédie… le mélange est risqué mais intéressant. Mais tout ça ne se fait pas de manière si clair, théorique et évidente. J'avance à l'instinct et au plaisir.

Comme dans la scène de la poursuite dans le centre commercial qui réunit tous les personnages et tous les genres ?

Pour moi c'est une séquence centrale, tout se mélange et tout est réuni : l'histoire d'amour, le burlesque, le hasard mélo, le suspens, le polar, l'histoire d'Hicham et de Kamel, mais aussi de Kenza et Kamel. Une poursuite haletante et un chassé croisé amoureux. Tout s'articule autour de cette scène et tout bascule au niveau du récit et de l'intrigue.

Etait-ce plus facile en interprétant vous-même Kamel ?

En étant acteur sur ce film, il est beaucoup plus intéressant de vivre la scène de l'intérieur et de sentir sa justesse dans l'énergie et le rythme de jeu qu'on a avec les autres partenaires, car j'avais le privilège de pouvoir sentir physiquement et émotionnellement si la scène fonctionnait ou pas. Être à la fois acteur et réalisateur, une fois la première appréhension passée, m'a apporté beaucoup d'énergie sur le tournage. S'habiller, se maquiller, répéter tout en réglant le cadre, la lumière et la chorégraphie de la scène m'a rendu encore plus proche de mon film.

L'écriture cinématographique si importante dans tous vos films, prime t-elle sur le récit ?

Je ne dirais pas que tout est prétexte à faire du cinéma, mais j'aime que cette idée existe et qu'elle me porte. Que la mise en scène peut se charger de tout, de la forme et du fond, de la forme comme fond et du fond comme forme. Je n'écris pas un scénario que je découpe après, tout se passe en même temps. Quand je commence à rêver, à écrire, le film est là. Ce qui m'intéresse c'est avant tout le film. Il n'y a jamais eu un scénario sur mon bureau qui va un jour donner un film. Cela peut arriver avec un scénario que quelqu'un d'autre aurait écrit, mais pas le mien. Quand j'écris, j'écris déjà mon film, je suis dedans. Je crois à la force et la magie des images et des sons.