« Au cours d’un voyage, deux couples se rencontrent. L’un comporte un homme et une femme, l’autre, un frère et une sœur. Ils se défont pour former des couples nouveaux, de type mère-fille et père-fils, sauf que les membres ne sont pas du même sang.
 
Dans un cas comme dans l’autre, on constate un échange, la femme française donnant à la jeune fille, italienne, sa langue, et l’homme, architecte, offrant au garçon une introduction au métier qu’il veut embrasser, en lui présentant l’œuvre de Francesco Borromini.
 
Cette situation dramatique permet d’aborder deux sujets que j’ai voulu traiter concernant l’état actuel de notre civilisation : l’architecture et la transmission. Mais les personnages ne songent nullement à une « restauration» de ce qui a été perdu, et qui ne peut jamais revenir sous les mêmes formes. Ni l’architecte ni son élève n’imaginent faire des œuvres néo-borrominiennes. La leçon qu’ils retiennent du travail du grand Tessinois, c’est que les formes architecturales les plus douées de vie ne sont pas celles qui cherchent simplement à pourvoir aux besoins matérielles, ni qui naissent en suivant des « règles », mais celles qui sont le fruit de l’imagination créatrice. Ils décèlent aussi chez Borromini ce qui doit être le but de l’architecte à toute époque, à savoir, donner aux gens des espaces où ils peuvent trouver l’esprit et la lumière. En ce qui concerne la transmission, les personnages se rendent compte qu’elle est absolument nécessaire, mais si traditionnellement c’est la famille qui en sert de vecteur, un homme ou une femme qui sont des parents non par le corps, mais par l’esprit, peuvent remplir aussi bien cette fonction.
 
D’autre part, le rapport pédagogique n’est pas à sens unique. Si les adultes ont des connaissances et une expérience qu’ils transmettent aux adolescents, ceux-ci ont des intuitions naturelles, qui n’ont pas été émoussées par la vie sociale et l’usure, et qui servent à rajeunir et à ouvrir la pensée de leurs aînés. Cette pédagogie, qui reprend le schéma platonicien, est une autre façon, comme le modèle architectural borrominien, de faire rentrer l’esprit et la lumière dans la vie des gens.
 
Étant une fiction, cette histoire concerne avant tout l’évolution d’êtres humains. Trois des personnages principaux sont opprimés par une présence fantomatique qui les obsède. C’est précisément à travers une absence, puis une nouvelle présence, et enfin la tutelle mystérieuse de Borromini, qu’ils arrivent à se libérer de la source de leur souffrance. »
 
Eugène Green

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