Comment est né le désir de passer à la mise en scène avec Le Passager ?
D'abord de l'envie de diriger des acteurs. Savoir regarder un acteur, L'orienter, faire en sorte qu'il s'oublie. Et puis, j'ai commencé la photo il y a dix ans. Le désir de mise en scène est aussi venu de ce travail sur l'image. Dans le même temps, j'essayais d'écrire un scénario sur ta transmission entre pères et fils.
C'est comme ça que vous avez eu envie d'adapter La Route de Midland d'Arnaud Cathrine ?
Oui. En allant chez mon libraire, je suis tombé sur un de ses livres : L’Invention du père. C’est comme ça que j’ai découvert son univers. Dans La Route de Midland, l’histoire de cette fraternité non advenue était un sujet qui me touchait beaucoup.
Vous vouliez d’emblée écrire le scénario du Passager avec Arnaud Cathrine ?
Quand on s’est rencontré, Arnaud avait envie d’écrire pour le cinéma. Il y avait vraiment des points communs entre nous, alors nous avons tenté l’aventure. Arnaud était complètement ouvert à l’idée que l’on décale son histoire. Nous avons écrit à quatre mains. Dans un deuxième temps, j’ai retravaillé le scénario avec Laurent Perreau, car j’avais besoin de m’approprier encore davantage cette histoire.
Gilbert, Thomas et Lucas dessinent trois générations d’hommes…
Oui, avec en filigrane la figure du père absent, même si l’on peut retrouver cette figure paternelle dans le personnage de Maurice Garrel ou celui de Maurice Benichou. Toute l’histoire est en fait construite sur ce schéma de la substitution. Jeanne a un fils qui n’est pas son fils, Lucas a une mère qui n’est pas sa mère et un oncle qui n’est pas vraiment son oncle mais celui de sa fausse mère… C’est ce qui nous intéressait : la reconstitution d’une famille. Je me sens proche de cette idée de famille qu’on s’invente.
Vous pensez que la famille légitime serait une famille invivable ?
Invivable, je ne sais pas ! Mais parfois oui. Je pense qu'il faut avoir une sacrée force pour se sortir d'une famille et vivre sa propre vie. J'ai le sentiment qu'il est toujours un peu compliqué de se déterminer et de décider de s'évader. A cet égard, des textes comme la Lettre au père de Kafka ou Mars de Fritz Zorn sont très significatifs.
Le héros Thomas, lui, a une famille : une femme, un enfant...
Ce sont les apparences, et puis cette famille, on ne la voit pas. Elle reste virtuelle. Je n'ai pas développé les rapports de Thomas avec sa femme et son enfant. Je tenais à ce que la vie de Thomas reste abstraite, qu'on puisse même aller jusqu'à penser qu'il s'est inventé cette femme et cet enfant puisqu'on ne fait que les entendre, sans jamais les voir. L'enfant crie au début, mais c'est la tête de Thomas en gros plan que l'on voit. On pourrait tout aussi bien penser que c'est le cri intérieur de Thomas.
Richard, son frère décédé, dit dans sa lettre que lui et son frère ont "une absence de talent pour la vie". Ce n'est pas tout à fait vrai dans le cas de Thomas...
Un peu tout de même. Je crois que Thomas, comme Richard, a souffert de l'absence du père. Thomas Brach a écrit un livre qui s'appelle : Les Fils meurent avant les pères. Il parle de cela : quand les pères n'ont pas transmis, il ne reste plus aux enfants qu'à rentrer en léthargie ou à se suicider. Je crois que c'est symptomatique de notre société actuelle.
Vous pensez que cette rupture de transmission est plus forte aujourd'hui qu'avant ?
Oui je crois qu'elle est propre à ma génération, celle des gens qui ont 35 ans aujourd'hui. Nos pères ont fait Mai 68, maintenant ils sont au pouvoir et n'ont pas tous le désir de transmettre.
Avoir l'expérience du métier d'acteur change le rapport à la mise en scène ?
J'en suis sûr. Un acteur, ça fait toujours un peu peur à un réalisateur ! Il y a autant de manière de diriger un acteur qu'il y a d'acteurs présents sur le plateau. J'ai eu l'occasion de l'observer en tant que comédien. A force d'être devant la caméra, les gens ne vous voient plus. Il y a une disparition qui finit par s'accomplir et qui vous permet de mieux observer. Ce qui est sûr, c'est que lorsque qu'on entend "Action", on éprouve une grande solitude en tant qu'acteur. On est seul et il faut y aller. Cette solitude-là est violente.
Et en tant que metteur en scène, on ne se sent pas seul ?
On se sent seul aussi mais c'est une solitude d'une autre forme. Le metteur en scène est seul parce qu'il n'y a que lui qui a l'idée générale de ce qu'il veut obtenir, de ce pour quoi il raconte cette histoire. Pour être bon, un acteur n'a pas besoin d'avoir une conscience générale de ce que le film va être. Il faut qu'il soit dans le temps présent. De cette manière, il permet de dépasser l'idée première que le metteur en scène peut se faire... Le metteur en scène, lui, doit chercher ce que j'appellerais un surgissement de parole chez un acteur, essayer de le provoquer tout en ne perdant pas de vue ses objectifs.