Nous l'avions rencontrée en 2012, chez elle, où elle nous racontait ses difficultés à financer ce dernier film dans lequel priment les sensations et l'image d'un père qui ne correspond en rien à ce que pourrait en attendre le public. "Il faut se laisser déborder", nous disait-elle, expliquant encore comment la lumière d'un ancien film de Murnau, Tabou, peut éclairer un film tourné en 2011, et en initier le désir. Cette Folie Almayer avait paru une folie aussi aux yeux de (presque) tous, qui décidèrent de ne pas l'y suivre.

Mais c'est lorsque nous lui avons parlé de Samy Szlingerbaum que Chantal s'anima plus encore. Parler de Samy, c'était plus important que de parler de son dernier film ? Disparu très tôt, cinéaste et belge, comme elle, il fut son ami très jeune et réalisa Bruxelles-Transit dont elle redessina le souvenir avec chaleur et admiration. Un film yiddish, si personnel qu'elle aurait, pourquoi pas ?, elle aussi, pu le signer.

Presque en étrange réponse à ce beau film oublié de 1980, autobiographie de son frère de cinéma, son ultime message filmé, à elle, s'intitule (ironiquement ?)  No Home Movie. L'impression est pourtant qu'avec ces échos, d'un monde à l'autre, tout continue encore de communiquer alors que son cinéma en dévoile les impasses.

Le paradoxe est que, dans ces impasses, rien ne se heurte; tout dure. La mémoire, le présent, l'immobilité et l'élan.

C'est le temps qu'on n'oublie jamais dans les films de Chantal Akerman. Le temps qui passe, qui pèse, qui donne son prix à l'invisible et qui rend aigües la présence du film et du spectateur, liés de force.

 

Philippe Piazzo