Pourquoi avez-vous imaginé ce duel entre deux femmes ?

La métaphore est une figure déjà présente dans mon théâtre. À travers cette histoire, j’essaye de représenter une forme d’immobilité, une situation où rien ne change. Même si cette histoire est liée à Palerme, je tente aussi de raconter ma vision du monde.

Quels sentiments émergent dans leur défi ?

Ces deux femmes s’obstinent, tenaces et bornées mais confrontées à l’autre, elles commencent à faire le point sur elles-mêmes, sur leur vie, à se redécouvrir. En quelque sorte, les vrais ennemis s’apprécient, la haine les élève. Face à l’autre, on ne peut que le regarder dans les yeux, l’observer, et reconnaître aussi la partie sombre qui est en nous.

Dans cette obstination à ne pas céder, y a-t-il un élément de folie ?

Bien sûr, c’est une folie provoquée par l’environnement, le paysage non seulement physique – la rue, la poussière, la chaleur étouffante, la lumière aveuglante – mais aussi le paysage humain, celui de cette famille éclatée. Saro Calafiore est un père dominant, c’est lui le vrai adversaire face aux deux femmes.

C’est aussi une histoire de trois femmes de générations et milieux sociaux très différents. Un couple homosexuel face au monde archaïque et fermé de la famille de Samira.

Rosa et Clara forment un couple et j’aime l’écart d’âge qui existe dans ce couple. Mais je voulais éviter d’afficher une relation homosexuelle comme une fuite de quelque chose, notamment l’absence de l’homme. Face à elles, Samira est une femme âgée qui vient d’un village où les traditions sont très ancrées : elle a souffert, a perdu sa fille mais elle reste très solide.

On continue à se focaliser sur des questions sociétales d’un autre âge, alors qu’on devrait se concentrer sur les vrais problèmes qui touchent notre société contemporaine. La lutte des femmes n’est pas terminée, la société est encore patriarcale, les homosexuels sont encore marginaux et la mafia est toujours une plaie…

Il y a quelque chose de personnel dans cette histoire ?

Je parle de ce que je connais. Palerme est ma ville et je pars d’ici pour raconter mon histoire. Le Sud est une sorte de petite tour d’observation sur le monde, mais ce film n’est pas un film "local". Il parle d’un état de l’être et non d’un lieu géographique.

Vous avez réellement vécu dans la rue Castellana Bandiera pendant des années.

C’est vrai, et il s’agit pour moi d’un lieu physique et mental.

À la fin du film, Rosa comprend qu’en réalité elle ne s’était pas perdue, elle s’est retrouvée. J’ai vécu dans cette rue pendant dix ans, et ce film a été pour moi peut-être aussi une occasion de me retrouver.

Nous avons tourné dans la vraie rue, mais nous avons rajouté des éléments de décors et déplacé un mur, pour que la rue puisse graduellement, mais de façon imperceptible, s’élargir. Toutefois, bien que l’espace s’ouvre et permette donc de dénouer l’embouteillage, l’attitude des personnages ne change pas, parce que l’obstacle est mental. Nous avons tous une tendance à déformer les choses…

Quelle est la métaphore derrière la Via Castellana Bandiera ?

Cette rue, Via Castellana Bandiera, pour moi est celle qu’on voit à la fin du film, et pas au début… Chacun fait l’expérience de ce qu’il voit. Nous ne savons probablement plus observer les choses, nous les voyons de manière biaisée, nous voyons un espace restreint où il n’y a plus la place pour personne, alors que cet espace est suffisamment vaste pour tout le monde.

Finalement, cette rue, cet espace, libère ces trois femmes…

C’est une rue qui finit dans le vide.

Le précipice à la fin de la rue est présent, mais on ne ressent pas encore la chute. C’est un moment très particulier de notre histoire, l’humanité est au bord du gouffre, mais on n’arrive même pas à tomber. L’hypothèse de la chute serait plus constructive, pour mieux se relever. Mais je pense que, comme dans le film, nous sommes dans une impasse.

Pourquoi avez-vous décidé de passer au cinéma ? Pourquoi ne pas raconter la même histoire sur une scène de théâtre ?

Cela a été un passage naturel, car pour cette histoire j’avais besoin de la poussière, de la rue, de la chair, de la lumière naturelle que le théâtre ne pouvait pas me donner.

En réalité, mon ambition secrète était de faire un western, deux ennemis qui s’affrontent : le volant est le pistolet, le levier de vitesse la gâchette. Et la rue est un monde à part, ça ne ressemble même pas à Palerme, ça pourrait être le Mexique ou un lointain pays du Sud. Ça ne pouvait se faire qu’au cinéma.

Cela a été une expérience intense mais extraordinaire, qui a aussi impliqué les habitants du quartier.

J’ai utilisé la même méthode que celle que j’applique dans mes mises en scène pour le théâtre. J’ai fait des répétitions pendant un mois et demi avec ma compagnie de théâtre, les acteurs professionnels et les acteurs non professionnels, comme Renato Malfatti qui joue Saro Calafiore. J’ai eu la chance de travailler avec des collaborateurs exceptionnels, c’était essentiel.