Qu’est ce qui vous a incité à devenir cinéaste ?

Depuis l’enfance, je ne me voyais pas travailler ailleurs que dans un univers artistique. Au départ, je m’imaginais romancier. Et puis, au lycée, j’ai découvert des films magnifiques et très différents les uns des autres qui m’ont fait pencher pour la réalisation : Le Cercle des poètes disparus, Last Exit to Brooklyn ou Le Temps des gitans… Pour autant, je n’ai pas étudié la mise en scène car en Turquie, les écoles de cinéma ne sont pas d’un très haut niveau. Et puis surtout, parce qu’à cette époque, dans la Turquie des années 90, l’industrie du cinéma était dans une situation critique et tourner un film relevait du parcours du combattant. Je me suis donc rabattu sur des études en économie et en histoire, tout en écrivant, parallèlement, des critiques de films et des scénarios. Puis en 2000, la situation s’est éclaircie dans le domaine du cinéma. J’ai alors créé ma société de production avec un ami pour développer divers projets.

Votre film se déploie entre drame, comédie noire et suspense. comment le définiriez-vous ?

La structure de l’histoire et la narration même du film obligent à se balader dans plusieurs genres. Pour que le public puisse partager la menace que mon personnage central, Faik, sent autour de lui, il fallait créer dans les premières minutes une atmosphère de suspense. Puis, petit à petit, on doit se rendre compte que cette sensation de menace n’existe réellement que dans son esprit. Le suspense doit alors laisser place à un ton plus ironique. Avant que la tragédie fasse son apparition… On passe donc d’un genre à l’autre, au gré de l’intrigue avec cependant un point commun : j’ai souhaité garder en permanence un ton assez distant pour ne jamais verser dans un aspect purement cathartique.

De la première à la dernière image, on baigne dans un climat redoutablement paranoïaque. comment avezvous construit au scénario puis dans votre mise en scène cette atmosphère prenante et dérangeante ?

Un élément a joué un rôle décisif : le lieu où nous avons tourné. Je l’avais en tête dès l’écriture du scénario puisque ces montagnes sont situées tout près de ma ville natale. Une fois mon scénario terminé, je me suis donc rendu sur place et j’ai fait des repérages pour trouver les endroits appropriés. Et sur le plateau, pour chaque plan, je n’avais qu’une question en tête : comment y créer de la paranoïa ?

Quelles ont été vos influences en termes de mise en scène ?

J’avais quelques films dans un coin de ma tête. En particulier le cinéma de Sergio Leone. Sans chercher à le copier, je voulais donner ce même sens épique à l’histoire que je racontais. Mais j’ai aussi été fortement influencé par mon compatriote Nuri Bilge Ceylan. Tout spécialement pour le début du film où je voulais instaurer, dans ces paysages sublimes, un climat totalement apaisé qui allait contraster avec la suite du récit.

Avec un tel sujet, est-ce que le film a été facile à financer ?

En Turquie, il n’existe qu’une seule source réelle de financement pour ce genre de films indépendants : le Ministère de la Culture. Un jury sélectionne les projets qui seront soutenus et nous avons la chance que celui-ci soit vraiment indépendant de toutes considérations politiques. Deux tiers de ses membres viennent de l’industrie cinématographique et pas de l’appareil d’Etat. Nous n’avons en tout cas dû affronter aucune censure vis-à-vis du sujet.

A quel moment avez-vous commencé à penser au casting de votre film ?

Je n’ai pas écrit avec des comédiens en tête. Ce n’est qu’après avoir réuni l’argent nécessaire à la production du film que je me suis réellement penché sur cette question. Et j’ai vraiment été très méticuleux dans le choix de chacun. J’ai pris mon temps, au moins 4 mois, pour trouver la distribution idéale. Avec cette difficulté qu’en Turquie, la tradition veut que, quand vous faites un premier film, vous ne pouvez pas faire passer des essais aux comédiens. Cela peut paraître étrange vu de l’extérieur mais c’est la règle, donc une donnée avec laquelle il faut composer. Par conséquent, j’ai choisi mes comédiens en fonction des films qu’ils avaient tournés et surtout des pièces qu’ils avaient interprétées puisque la plupart sont des acteurs de théâtre réputés.

Comment avez-vous travaillé avec eux une fois sur le plateau ?

Je ne vais pas vous mentir : ce fut très difficile, car je n’avais pas d’expérience pour diriger une équipe sur un plateau. Heureusement, j’ai pu m’appuyer sur mes co-producteurs qui m’ont été d’une grande aide. Ils ont eu à chaque fois une réponse appropriée aux multiples questions que je leur posais. Ils m’ont surtout expliqué que tout allait bien se passer parce que je savais exactement ce que je voulais et que j’avais chaque image de chaque plan en tête. Ils ont su me faire comprendre que je devais juste suivre mon intuition et au bout de quelques jours, j’ai vraiment pris confiance en moi. Mais la chose la plus importante a été de tout préparer en amont dans les moindres détails. Sans cela, je me serais noyé.

Que redoutiez vous le plus avant de vous lancer dans cette aventure, à part votre capacité à diriger correctement des comédiens ?

Je redoutais quelque chose que je ne pouvais absolument pas maîtriser : les conditions climatiques. Nous n’avions que 3 semaines pour tourner le film. Et les moindres moments de pluie ou de ciels très nuageux auraient été une catastrophe pour l’univers que je voulais créer. On aurait dû s’arrêter et attendre. Donc mettre le film même en péril. Mais les cieux ont finalement été avec moi…

Votre film est intéressant dans la manière dont il aborde la violence, avec ce parti pris d’en montrer le moins possible…

C’est venu en fait tout naturellement. Premièrement parce que je n’aime pas a priori filmer de scènes de violence. Cela revient souvent à jouer de manière perverse avec le public et donc, quelque part, à le prendre en otage et abuser de lui. Mais, au-delà de ce principe, Derrière la colline joue avec des éléments de mystère. Il faut donc en montrer le moins possible pour garder le secret. Ainsi, il ne faut pas savoir précisément qui tire sur qui. Eviter de montrer frontalement la violence en a donc logiquement découlé.

Comment avez-vous vécu la première présentation du film au festival de Berlin, où il a été notamment distingué d’une mention spéciale dans la catégorie meilleur premier film ?

Je ne vais pas vous mentir : juste avant la projection, j’ai failli mourir d’angoisse. Et puis j’ai vu cette très grande salle totalement pleine et j’ai senti assez vite que le film était bien accueilli. Je n’oublierai jamais ce moment.