Qu'est-ce que le cinéma ? A Belfort, la question reste posée; il ne saurait en être autrement, dans la filiation d'André Bazin. Le cinéma est dans le point d'interrogation. Les cinéastes, le public, les organisateurs, les directeurs de cinémas qui se retrouvent ici s'interrogent. Dans la partie peut-être la plus visible et la plus attrayante du festival (la présentation de films inédits), cette question entre en jeu à l'intérieur même du récit. Dans l'inabouti et pourtant très beau, et très intrigant, premier long métrage de fiction de Patric Chiha, Domaine, la question de savoir ce qu'est le cinéma se fond avec la question des personnages de savoir qui ils sont. On cherche avec eux. Le film ressemble à une longue marche.
Il commence autour d'un feu, dans la nuit, bercé de paroles qui noient, entre deux verres de champagne, la terreur de vivre et de retrouver le jour. Il se termine dans l'air pur mais asphyxiant des montagnes autrichiennes. Entre les deux pôles, le gros plan d'un tourbillon dans l'eau. Et deux êtres à la renverse. Une femme qui perd pied, et retrouve régulièrement un jeune homme, tous les samedis après midi, pour des promenades en ville et en forêt. On ne sait pas d'emblée qui ils sont l'un pour l'autre. Leur relation est forte. Elle suffit. Ils parlent beaucoup. De philosophie, de mathématiques... Ils parlent d'eux sans jamais parler d'eux. Ils avancent. Rendez vous. Au coin de la rue. Dans les chemins sous les arbres. Au bord de l'eau. Dans un café ou un appartement. Toujours dans un entre deux. Mais ensemble. Sans savoir où cela mène. Et l'évidence entre eux devient l'évidence du film. Avant de connaître des personnages, on voit les corps qui se cherchent une posture (et notamment dans une séquence de danse emouvante à faire peur – on y disparait, littéralement, dans l'ombre des autres); on y entend des voix qui s'accrochent aux mots. La femme dit que les mathématiques sont l'ordre, et les mots le début du désordre. Mais c'est la poésie qui réunit les deux matières en un seul chaos, la vie. Tel est le théorème qui traverse le film.
On y chemine alors aux côtés de Béatrice Dalle (magnifique) dans ses derniers efforts pour ne pas mourir au monde et un jeune homme inconnu (Isaie Sultan) dans sa découverte des possibilités de vivre. Des personnages apparaissent aussi, autour d'eux, régulièrement, comme des fantômes en ballade : un vieil homme aux désirs toujours solitaires (Alain Libolt), un chanteur qui, dit-on, “ressemble de plus en plus à Joan Crawford”, une mère qui voit son fils s'éloigner sans savoir quoi dire.. Et il y a tous ces hommes, silhouettes sans visages, qui soudain, au détour du bois, rôdent comme des ombres, à la fois symboliques passeurs et simples amateurs de sexe clandestin.
Il y a bien des zones faibles dans Domaine, des moments trop lâches comme des recoins trop sombres qui en limitent l'accès. Mais on les oublie aussitôt si l'on songe à l'envahissement progressif des sentiments que le film fait naître dès lors que l'on se laisse aller à une approche toute sensorielle.
Car c'est un film d'ivresse, mais invisible. Le film le montre, sans rien dire. Ivresse de l'alcool, ivresse des mots, ivresse de gouffres qui s'ouvrent en nous. Mais une ivresse sans débordements.Le film se tient dans l'instant où l'on a bu le verre de trop au point de casser le verre de colère. Dans l'instant où le sang monte à la bouche. Et les images montent aux yeux comme des larmes. Elles ne coulent pas. Dans quel domaine sommes nous ?
Philippe Piazzo