Quel est votre parcours ?

Enfant, je n’avais pas la télévision, je passais mes journées entières dehors. Je m’amusais avec des amis à recréer le monde, à rejouer des situations de la vie de tous les jours. Plus tard, j’ai découvert la caméra et j’ai commencé à m’amuser à les filmer. Petit à petit, l’idée de mise en scène est venue. Lorsque l’on grandit à Maui (Hawai), la vision du monde reste parcellaire, réduite. J’envisageais la réalisation comme un jeu, certainement pas comme un métier.

Ma cinéphilie s’est développée lors de mes années de lycée. J’ai ensuite suivi le cursus classique pour devenir réalisateur. J’ai signé un premier court-métrage Longbranch : A Suburban Parable en 2001. Par la suite, j’ai enchaîné les courts-métrages et réalisé notamment deux documentaires : un pour HBO, un autre pour Discovery Channel.

Vous aviez déjà réalisé un court-métrage en 2008 sur le même sujet que States of Grace...

Oui, c’était pour ma thèse de fin d’études. Je l’avais présenté au Festival de Sundance en 2009 où il a glané un Prix, et au Festival du court-métrage à Clermont-Ferrand. Au même moment, j’ai commencé à écrire une première mouture du scénario pour la version longue mais j’étais novice et quelqu’un m’a dit que si je voulais aller à Sundance, il valait mieux que j’ai un scénario abouti de long-métrage sous mon bras. Je m’y suis donc consacré. Ce scénario s’est finalement retrouvé à l’Académie des Arts du Cinéma et des Sciences, où il est devenu l’un des cinq scénarios à recevoir en 2010 la bourse Nicholl.

Il fallait ensuite trouver les financements et, sur une thématique aussi délicate, personne ne m’a réellement donné de coup de main... A chaque fois que je présentais le projet, et ce malgré les passages remarqués en festivals, j’essuyais des refus. De fait, j’ai abandonné la version longue pour me consacrer à un autre projet : I’m not a Hipster, que j’ai monté facilement et présenté au Festival de Sundance.

C’est lors de cette manifestation que j’ai pu réunir le financement nécessaire à la réalisation de States of Grace. J’ai tourné I’m not a Hipster l’été 2011 et States of Grace l’été suivant.

Comme les protagonistes de States of Grace, vous avez été éducateur dans un centre...

Il faut savoir que, si j’ai fait ce métier, ce n’était pas par vocation mais parce que je ne trouvais pas de travail juste après l’université. Et c’était la seule option qui s’imposait à moi. Un jour, un ami m’a prévenu qu’un centre non loin de chez moi embauchait des jeunes. J’y suis allé en pensant que j’allais changer le monde et c’est le monde qui m’a changé.

En tant qu’éducateur, j’étais comme le personnage de Nate (Remi Malek). Je tâtais le terrain, j’étais en retrait. Les deux premiers mois, je ne me rendais pas compte que certaines de mes paroles étaient totalement inappropriées, que ma mentalité n’était finalement pas très saine en arrivant, sur le rôle que je devais tenir, persuadé que j’allais remettre ces adolescents paumés dans le droit chemin, qu’ils m’attendaient et que j’allais être leur sauveur. Involontairement, je les prenais de haut. Or, je n’avais rien fait de mieux ou de plus que ces adolescents, je n’avais rien à leur apprendre non plus.

Je devais me contenter de les aider, de les guider, de leur apprendre à respecter des règles sociales. Et je n’avais pas forcément les outils pour répondre à leurs angoisses ou leur mal-être. J’avais occulté toute la part humaine. J’avais peur de faire des choix stupides, de mal gérer certaines situations. Une fois que les liens entre eux et moi étaient noués, la confiance s’est instaurée et cela a été beaucoup plus facile.

Ce fut une expérience unique et magnifique car cela a balayé tous les doutes que je pouvais avoir à cette époque. Moi aussi, j’avais grandi, j’avais perdu mon arrogance d’adolescent têtu. Lorsque j’ai quitté cette fonction, je me suis rendu compte que j’avais plus appris à leur contact que je ne leur avais appris.

Ces adolescents n’étaient pas des monstres, ils étaient intelligents, à vif. J’étais admiratif de leur courage. Ils restaient, en dépit d’événements tragiques, des êtres éveillés, amusés, blagueurs. La vie ne les avait pas bouffés, ils avaient encore cette part de légèreté en eux.

Etes-vous resté en contact avec les adolescents que vous aviez encadrés et ont-ils servi d’inspiration pour votre scénario ?

Non, pour la simple et bonne raison que dans le centre où je travaillais, lorsqu’un adolescent partait, ceux qui travaillaient dans le centre n’avaient pas le droit de rester en contact avec lui. En revanche, je suis resté en lien avec d’anciens éducateurs qui sont depuis devenus mes amis. Des années après, j’ai croisé dans un restaurant un adolescent que j’avais encadré à l’époque. Il avait beaucoup changé, ce n’était plus un adolescent mais un adulte, en bonne santé ; et je me suis dit que j’avais peut-être réussi quelque chose avec lui.

D’ailleurs, je me suis servi de cette anecdote pour conclure le film. Sur l’instant, j’avais éprouvé une grande fierté. Dans un souci de réalisme, j’ai organisé des projections de States of Grace en amont, spécialement pour des adolescents et des éducateurs. J’avais notamment invité un ami éducateur, chevronné et strict. Il avait quinze ans de métier. Lorsque j’ai écrit la première version du scénario, je lui ai fait lire et il m’a juste rendu le script en disant un simple «non». Une réponse lapidaire qui voulait tout dire.

C’est aussi grâce à lui si j’ai procédé à de nombreuses réécritures qui m’ont d’ailleurs été bénéfiques. Lors de la première projection, j’étais extrêmement stressé parce que je l’avais vu, assis, au fond de la salle. Et je savais que son jugement serait cash, implacable, pas forcément agréable. A la fin de la projection, je ne voulais pas croiser son regard. Il s’est levé, a couru vers moi, m’a pris dans ses bras en larmes et m’a dit : «C’est bon, tu l’as ».

States of Grace parle de sujets sombres et pourtant le traitement est lumineux...

J’abhorre la facilité ; et, en ce sens, il aurait tellement été facile de prendre tout ce qu’il y avait de plus sombre dans un centre et de se complaire dans quelque chose de glauque, de pathétique, de tire-larmes, de racoleur...

La violence n’est pas la réalité. Dans toutes les histoires que j’avais vécues en tant qu’éducateur, il y avait des moments tragiques mais aussi des moments de vie, légers et parfois même drôles.

Je voulais rester fidèle à cette complexité et ne pas m’abîmer dans le manichéisme ou l’outrance. Si j’avais organisé ce film en alignant des scènes violentes, cela aurait été rébarbatif et surtout, cela n’aurait pas été authentique. Je voulais insuffler de la vie, instaurer des moments de relâchement. Les différents témoignages d’adolescents et d’éducateurs charriaient des émotions contradictoires. Certains étaient tellement tragiques qu’ils me donnaient envie de pleurer et, deux minutes plus tard, toujours sur la même histoire, je pleurais de rire. Il y avait autant d’espoir que de désespoir.

Ces adolescents souffrent mais vous pouvez les voir communiquer, partager, aimer ; ils ne connaissent pas l’égoïsme, ils vont vers les autres. Bien sûr, comme partout, il y a des hauts et des bas, en termes d’émotion. Des hauts très hauts et des bas très bas. Ce n’est jamais tiède. Il y a beaucoup de larmes et d’éclats de rire. Je voulais qu’il y ait cette ambivalence dans States of Grace.

Avez-vous envisagé de tourner States of Grace comme un documentaire ?

Il est quasiment impossible de réaliser un documentaire sur ce sujet aux Etats-Unis. Vous n’avez pas le droit de poser une caméra dans ces centres et de filmer à votre guise des adolescents en détresse. Pour les filmer, vous devez au préalable avoir l’accord des parents, et je vous passe tout l’aspect juridique inhérent ; les lois étant intraitables sur ce point. Toutes les histoires du film partent d’une base documentaire, elles sont tirées de confessions que j’ai pu recueillir. Mais tout est revisité, réécrit, et c’est tant mieux : je ne voulais pas exploiter la vie de ces gens.

Tout ce que vous voyez et tout ce que vous entendez dans le film est scénarisé. Il n’y avait pas d’improvisation. Et, comme je ne voulais pas que cela paraisse trop artificiel, comme je voulais obtenir une sincérité, j’ai essayé d’installer une atmosphère, une euphorie et une décontraction sur le plateau de tournage. Ainsi, la proximité, l’atmosphère bon enfant, familiale, durant le tournage se retrouvent dans le film.

A mon humble avis, c’est dans cet esprit que l’on travaille le mieux : on pouvait s’autoriser des erreurs, dire des sottises, être libre. Personne n’allait nous juger. Les acteurs incarnant Grace (Brie Larson) et Mason (John Gallagher Jr.), les mentors des ados dans States of Grace, devenaient également des modèles pour les jeunes comédiens durant le tournage, dans la même relation d’amis, d’enseignants-élèves. Grâce à ce genre d’interactions, ceux qui jouaient les adolescents étaient à l’aise, dans leur élément, justes. Exactement ce que je recherchais.

Est-ce que l’adolescence est un sujet de prédilection pour vous ?

Si je regarde tout ce que j’ai réalisé depuis le début, des courts-métrages aux longs, je constate que des thèmes reviennent comme la communauté, l’isolement, la solitude. Je crois que je suis intrigué par l’idée du groupe, par ce qui se passe lorsque des individus s’extraient d’une communauté et affrontent la solitude, ce que cela signifie pour eux de se connecter ou de se cogner aux autres, de voir comment des connexions peuvent être heureuses ou douloureuses. Initialement, States of Grace est aussi un film expiatoire et personnel, c’est ma façon détournée de déverser toutes les émotions, tous les sentiments que je retenais en moi.

Au-delà du contexte, je pose des questions sur la relation qu’un enfant entretient avec ses parents, biologiques, adoptifs ou morts, sur la manière dont les gens communiquent, se traitent. Je montre qu’il est facile d’être négatif et de faire du mal à quelqu’un. Que l’on n’a pas toujours conscience de l’ascendance ou du pouvoir que l’on peut avoir sur d’autres personnes. Il suffit d’un rien pour déstabiliser un adolescent. Je l’ai constaté sur place, en tant qu’éducateur : le mal-être de ces adolescents naissait essentiellement du rapport qu’ils entretenaient avec leurs parents.

Quel genre d’adolescent étiez-vous ?

J’ai eu une adolescence tranquille, j’aimais bien embêter mes frères et sœurs, rien de plus : je ne me suis jamais mis en danger, fait des scarifications ou des overdoses. Je ne suis pas pour autant fier de tout ce que j’ai fait. Par exemple, je ne pense pas avoir été un grand frère exemplaire, j’étais très égocentré et cela reste d’ailleurs l’un de mes grands regrets. Si seulement je pouvais remonter le temps...

Je suis issu d’une famille nombreuse, avec deux frères et trois sœurs, je suis le second de la famille et je ne réalisais pas, à cette époque, à quel point mon petit frère était vulnérable, sensible. Aujourd’hui, je suis très proche de mes frères et sœurs et tout va bien. Je vous rassure, je ne suis pas en analyse, mais ils s’amusent parfois à me rappeler à quel point j’étais un adolescent un peu débile.

Comment avez-vous écrit le personnage de Grace ?

Je me suis inspirée d’une éducatrice avec laquelle j’avais travaillé, par ailleurs ma supérieure hiérarchique. J’étais fasciné par sa dualité, le fait qu’elle soit si forte dans le cadre du travail et si fragile dans la vie de tous les jours. J’ai beau avoir vécu avec trois sœurs, je ne pense pas bien connaître les femmes. Je n’avais jamais écrit un personnage féminin auparavant, j’avais même peur d’être à côté de la plaque ; mais cette peur est devenue un moteur, une source d’inspiration.

Au fil du tournage, mon attachement à ce personnage est apparu comme une évidence, j’ai compris pourquoi je m’intéressais tellement à elle. A travers elle, je parlais de moi. Grace est devenue mon double. Je comprenais tout d’elle, en particulier par quoi elle passait : son manque d’assurance, de confiance en l’autre.

Avez-vous des influences ?

A Maui, le cinéma indépendant n’existe pas. J’ai grandi avec des films pour enfants comme Les Goonies (Richard Donner, 1985) ou des comédies parodiques comme Police Academy (Hugh Wilson, 1984). J’ai vraiment été introduit au cinéma « sérieux » au lycée ; et la première fois que j’ai compris ce qu’était le cinéma, c’est en découvrant Breaking the Waves (Lars Von Trier, 1996). Je n’avais jamais vu un film pareil. J’étais totalement bouleversé, hanté par le film des semaines et des mois après l’avoir vu.

Et je suis tombé amoureux du cinéma indépendant américain et européen grâce à Lars Von Trier. Découvrir par la suite un film comme Festen (Thomas Vinterberg, 1998) a été un nouveau choc. J’étais très impressionné par la façon dont Vinterberg autopsiait une famille, retranscrivait l’authenticité des rapports humains, la cruauté aussi. Le documentariste Steve James reste la grande influence pour States of Grace, la manière dont il enregistre des relations complexes entre ceux qui aident et ceux qui vont mal. Il parle de l’espoir et en même temps de sa fragilité. Autrement, un film comme La Vie est belle (Frank Capra, 1946) représente exactement ma conception de la vie.

Qu’aimeriez-vous que le spectateur retienne de States of Grace ?

J’aimerais que le spectateur soit en immersion et en empathie. A l’heure où il est tellement simple d’être pessimiste, de niveler vers le bas ou de faire preuve de cynisme, j’aime l’idée de tirer les personnages vers le haut et de me dire que, peut-être, un spectateur éprouvera de la compassion. Le point de vue du spectateur, c’est celui du jeune éducateur timide, Nate (Remi Malek). Comme lui, il découvre un monde.

Je veux que le spectateur se fasse sa propre opinion, ressente ce que cela fait de vivre et de travailler dans cet environnement-là. Je pense aussi que le film a une dimension universelle ; en d’autres termes, il n’est pas nécessaire d’avoir eu une adolescence torturée pour comprendre.

On a tous été un jour ou l’autre blessé par quelqu’un ou éprouvé cette culpabilité d’avoir pu blesser et de ne pas avoir réalisé la conséquence de son acte. Et l’idée de famille, de communauté est relative à tout et à tous : à la guerre, au sport... Je considère States of Grace comme une célébration du groupe.

Comment avez-vous défini le casting ?

Le scénario a tout de suite été envoyé à Brie Larson, qui tournait un autre film en Géorgie. Je la voulais dès le départ. Elle a immédiatement été enthousiasmée par le projet. Nous nous sommes rencontrés via Skype et elle racontait beaucoup par le regard. J’ai alors vu Grace très rapidement en elle. Elle était très drôle mais je pouvais voir que c’était quelqu’un de réfléchi. Elle prenait le temps de penser aux choses, et c’est quand j’ai vu cet équilibre entre intensité et légèreté que j’ai compris qu’elle ferait une Grace parfaite.

Elle donnait l’impression d’une présence et d’une absence, en même temps. Elle avait une vie intérieure, révélant toute sa profondeur; et par cette profondeur elle apportait quelque chose de plus à chaque scène ! C’était très important de voir à quel point le personnage de Grace était introspectif. Brie lui a beaucoup apporté et réciproquement : elle a défendu et aimé ce personnage. Elle s’est vraiment démenée pour entrer dans la peau de Grace.

C’était magnifique à regarder. Elle posait des questions intelligentes et absorbait toutes les informations qu’elle pouvait pour devenir une experte, non pas des foyers pour jeunes, mais du personnage de Grace et de toutes ses émotions. C’est la raison pour laquelle sa performance est si réaliste et authentique – elle connaissait tous les aspects de sa personnalité. Jamais elle ne faisait la même chose deux fois. Grace est toujours à la frontière entre l’extrême vulnérabilité et l’extrême force qu’une femme peut avoir. Et c’est un portrait difficile à dépeindre.

J’ai également auditionné John Gallagher Jr sur Skype. Il tournait dans la série The Newsroom et faisait quelques jours de pause, il avait une grande barbe et quand je l’ai vu sur l’écran de l’ordinateur, je me suis dit qu’il ressemblait physiquement à l’idée que je me faisais de Mason au moment de l’écriture. J’admire le talent de John, c’est quelqu’un de très généreux et d’instinctif.

Pour les adolescents, nous avons passé des auditions classiques, j’ai choisi les meilleurs, les plus vrais.

Comment avez-vous vécu le triomphe public – et la standing-ovation – lors de la présentation du film au Festival du cinéma américain de Deauville ?

Je n’ai reçu que des témoignages d’amour. Comme je ne connais pas le calcul, je suis incapable d’anticiper les réactions des spectateurs, surtout dans des pays étrangers. Aux Etats-Unis, les spectateurs vivent un film, ils s’expriment beaucoup et réagissent sur ce qu’ils voient à l’écran. A Deauville, c’était si émouvant qu’une histoire aussi spécifique et aussi personnelle trouve une telle connexion avec des gens d’une autre culture. Quand j’ai entendu des spectateurs rire devant des choses qui me faisaient rire dans la salle de montage, je me suis dit que le film fonctionnait comme je le souhaitais, soulignant que nous sommes tous similaires tout en étant différents.