Lorient
Dès que nous avons pris connaissance de ce fait divers, il nous a semblé à la fois intriguant, et très révélateur. Cela aurait pu, en effet, avoir lieu dans notre ville d’origine, Lorient : une cité ouvrière, presque entièrement détruite au cours de la seconde guerre mondiale, dont on a cru dans les années cinquante qu’elle deviendrait une ville d’avenir.
Soixante ans plus tard, alors que le port et l’arsenal sont en crise, tous ces espoirs se sont évanouis. Lorient reste tournée vers son passé : celui où on l’appelait L’Orient, le comptoir d’où partaient les navires pour explorer le globe, ou, plus tard, la ville résistante, glorieuse au cours de la dernière guerre, dont les traces sont encore présentes partout. Cette ville offre peu de perspectives aux adolescents qui tournent en rond devant un horizon que l’on vient contempler, comme un avenir possible. Les adultes, les professeurs, la société dans son ensemble, n’ont pas su proposer à ces filles autre chose qu’une vie toute tracée à l’avance : un peu d’études, un travail, un mariage, et des enfants – dans cet ordre. Mais elles vont tout bousculer : elles veulent tout, tout de suite.
L’amitié
Pour y arriver, elles vont s’appuyer les unes sur les autres. L’amitié est si forte, à cet âge, qu’elle permet de franchir tous les obstacles et de vaincre toutes les peurs – même si elle peut aussi pousser à des décisions risquées, que l’on n’aurait pas prises seules. Nous avons passé toute notre enfance et notre adolescence à Lorient, et nous connaissons par coeur cette vie étriquée dans une petite ville face à l’immensité de l’océan, qui est une présence à la fois rassurante et inquiétante : une promesse d’horizon. Nous savons que l’amitié et l’envie d’un ailleurs y ont une importance capitale.
La jeunesse
Camille et ses copines ont l’âge où on est à la fois trop grand et trop petit. On a alors de beaux rêves, mais on ne peut encore rien en faire ; et quand on devient adulte, alors qu’on devrait enfin être en mesure de les réaliser, on est souvent obligé de les abandonner, les uns après les autres. Nos filles ont pris conscience que la vie des adultes, dans leur petite ville, n’est pas très enviable, mais elles ne voient pas ce qui pourrait leur donner une existence trépidante. Du coup, lorsque l’une d’elles, leur « chef », Camille, tombe enceinte et a l’impression de donner un sens à sa vie, elle entraîne les autres à faire de même. Elles ont des rêves communs, et hors du commun : elles construisent une utopie. Ces filles idéalistes, que rien n’arrête, décident de se lancer dans une grande aventure, envers et contre tout.
Nous avons pris le parti de traiter les adultes (parents, enseignants, le proviseur, et même l’infirmière scolaire, qui est pourtant en première ligne face aux filles et à leurs corps) en arrière-plan : c’est à hauteur des adolescentes que nous souhaitions voir se dérouler le film. Nous ne voulions pas expliquer, mais plutôt observer ces filles, les regarder rêver ensemble ou douter dans le silence de leurs (vraies) chambres.
Le corps
Leurs illusions et leurs désillusions nous ont permis de développer des thèmes sur lesquels nous avons travaillé dans les courts-métrages que nous avons réalisés ensemble : le corps, la féminité, l’âge, le temps. Camille et ses amies ont l’âge où la vie semble naturelle et infinie, l’âge où il faut commencer à envisager l’avenir, l’âge aussi où un certain rapport au corps commence à émerger... Leur corps est doublement transformé : par le temps et par la grossesse. Parce qu’elles ne sont pas à l’aise dans ces corps qui commencent à être adultes alors qu’on leur interdit de quitter l’enfance, elles accélèrent le temps, et se jettent à l’eau : elles sautent le pas qui fera d’elles des grandes personnes. Leur corps leur donne le pouvoir face aux adultes, face aux garçons. Il est ce qui permet de séduire, de se faire remarquer, de grandir, de se définir, et même parfois d’appartenir à un clan ou un autre. Camille découvre son identité, son altérité, et connaît du même coup la séparation : des autres, de l’autre. La grossesse, c’est aussi cela : apprendre la fusion, et la séparation, et inventer un nouveau rapport avec autrui. Mais leur corps, leur seule arme, risque bien de finir par se retourner contre elles. Le film montre l’organique de la peau filmée au plus près, mais aussi l’abstraction intuitive, et nécessaire, de la vie : la présence de l’océan ou celle du ciel, obsédante, mystérieuse, est parfois là pour le rappeler. Ces filles dans des paysages sont prises au beau milieu du minuscule et de l’immense.
Le casting
Nous avons été présentes à chaque rendez-vous de casting, et nous avons vu près de six cents filles pour en choisir dix-sept. Louise Grinberg avait quelques répliques dans Entre les murs de Laurent Cantet, Roxane Duran un rôle mémorable dans Le Ruban blanc de Michael Haneke, et Esther Garrel avait déjà travaillé pour Sophie Fillières ou Bertrand Bonello. Mais la plupart d’entre elles n’avaient jamais mis les pieds sur un plateau de cinéma. Yara Pilartz et Juliette Darche n’avaient jamais joué. Leur fraîcheur, leur volonté de grandir d’un coup, leur confiance et le lien qu’elles ont construit au cours du film sont perceptibles. Le film a été tourné dans l’ordre du scénario : on les voit grandir.
Le fil entre la comédie et le drame
Nous avons cherché à raconter cette histoire d’amitié et de féminité sur un ton à la fois grave, parce que le regard que nous portons sur ces filles, et leurs rêves plus grands qu’elles, reste mélancolique, et drôle, parce que l’adolescence, c’est aussi cela : pouvoir passer en quelques secondes du désespoir à l’éclat de rire, pour peu qu’une de vos amies soit à vos côtés.
Delphine et Muriel Coulin