« Le film raconte l’histoire d’une famille ordinaire qui se retrouve tout à coup chamboulée parce qu’un événement extraordinaire vient perturber son quotidien, explique Claus Drexel, réalisateur et co-scénariste d’Affaire de famille. Le fait qu’on ne communique pas dans cette famille crée le terrain propice à ces malentendus et crée l’histoire du film. » Ce jeu du mensonge et de la vérité, qui se transforme en jeu de massacre, a été le point de départ de la collaboration entre Claus Drexel et Claude Scasso, co-scénariste. Un couple inédit qui s’est formé autour de valeurs communes. « Avec Claus, nous avons découvert que nous avions les mêmes envies, les mêmes aspirations, le même goût pour les films atypiques souligne Claude Scasso. Nous voulions faire quelque chose de différent dans le paysage cinématographique français. » Au cours de longs mois de cogitations intenses en duo, sans prendre la moindre note, le projet a pris forme. « Nous avons suivi deux pistes qui se sont rejointes, précise Claude. Nous voulions d’abord écrire une histoire noire avec de l’humour et de la violence dans laquelle des gens normaux seraient confrontés à des situations anormales qui les conduiraient à se dépasser, à sortir de leur cadre conventionnel. Nous voulions parler de gens simples. Pas ringards mais qui ont une vie sans grand intérêt, et y introduire un événement qui devient un cataclysme. Il ne fallait pas que la somme soit énorme. Un sac de billets suffisait. Par ailleurs, nous avons la conviction que la caméra ne ment pas. Nous avons donc voulu mettre le spectateur dans la peau des personnages et le conduire à la vérité de chacun d’entre eux, une vérité qui n’est pas forcément La Vérité. »
Pour mener à bien ces partis pris ambitieux, l’idée de raconter la même histoire selon des points de vue différents a rapidement vu le jour. « La grande référence, c’est Rashomon, rappelle Claus. Mais le film de Kurosawa fonctionne surtout sur le mensonge et sur le souvenir qui déforme la réalité. » Affaire de famille, c’est davantage un jeu de piste truffé de bombes à retardement qui explosent petit à petit sans qu’on s’y attende. Alors même qu’on croyait avoir tout saisi. « Nous avons passé beaucoup de temps à l’écriture pour faire en sorte que, du point de vue du personnage, le spectateur sache tout, ajoute Claus. On ne lui cache rien. » « On a écrit en pensant constamment au spectateur, confirme Claude. Qu’est-ce qu’il sait ? Son intérêt est-il toujours là ? Quand il comprend quelque chose, on le trimballe mais, au final, il se retrouve en position de Dieu, il est le seul à connaître la réalité dans son ensemble. Le slogan, ça pourrait être : allez voir le film, sinon vous ne saurez jamais. »
Ce mécanisme d’horlogerie, les acteurs l’ont fait fonctionner avec gourmandise. « Dès que j’ai lu le scénario, ça m’a plu, se souvient André Dussollier. J’aime bien les choses un peu surprenantes, les constructions habiles et inventives. Le fait de faire vivre la même histoire par trois personnages différents, ça rend le spectateur très actif. J’aime quand le cinéma rend le spectateur intelligent. » « La construction fait la particularité du film, renchérit Hande Kodja (Marine Guignebont). On a soif de savoir ce qui va se passer. Il y a de l’action, beaucoup de rebondissements. »
« On est allé à l’essentiel, insiste Claus Drexel. Le danger de ce genre de film, c’est le ralentissement du rythme. Dans un film où la structure scénaristique est très importante, il ne faut pas être seulement dans le registre de l’exercice de style. Il fallait trouver des petits détails qui caractérisent rapidement les personnages, qui leur donnent une contenance, sans être obligé de s’apesantir. » « On pourrait perdre le spectateur en route parce qu’il n’aura pas envie de changer de point de vue, rétorque Claude. Le premier qui intervient c’est Laure et le spectateur va avoir envie de résoudre le mystère avec elle. » « À chaque fin de chapitre, nous avons voulu laisser une ouverture avant de commencer un nouveau chapitre sur une scène forte, conclut Claus. On ne laisse pas au spectateur le temps de réaliser ce qui arrive et on le ramène en arrière. »
Pour faire tenir en équilibre ce vertigineux édifice, le choix des acteurs était un élément de stabilité essentiel. « Nous n’avions pas le temps de présenter les personnages, il fallait qu’ils jouissent d’un fort taux de sympathie auprès du public, expose Claus. Lorsque Miou-Miou découvre le sac plein d’argent, elle est angoissée. On peut s’identifier à elle, elle déclenche une empathie qui permet d’entrer dans l’histoire. C’est la même chose pour André Dussollier. Ce sont des personnages que l’on aime beaucoup et que l’on place dans une situation inhabituelle. » Pour le rôle de la fille de la famille, Hande Kodja s’est imposée au terme d’une audition très réussie. « Elle avait une lecture très précise du scénario. » Quant à Eric Caravaca et Julien Courbey, ce sont deux acteurs auxquels le réalisateur tenait tout particulièrement. « Eric est un artiste d’une grande finesse dans le jeu, estime Claus. On le voit souvent dans des films d’auteurs mais il a envie de faire des choses très différentes. De son côté, Julien est surtout employé dans des comédies où il joue les losers. Pour moi, il a un vrai potentiel qui dépasse ça. Il a apporté beaucoup au rôle. »
Affaire de famille marque les retrouvailles de Miou-Miou et André Dussollier. Quatorze ans après Montparnasse-Pondichéry de Yves Robert, où ils incarnaient deux personnages épris l’un de l’autre.
Tout ce petit monde s’est retrouvé sur le tournage, entre Paris et Grenoble, où la boutique de Laure a été reconstituée. « C’était très énergisant, s’amuse Miou-Miou. Il y avait une sorte d’urgence, de la rapidité, avec ce grand Claus qui agitait ses mains, en insufflant sa passion. » « J’avais rencontré Claus un ou deux ans avant, se souvient Eric Caravaca. Je l’avais trouvé très à l’aise, bien dans sa peau et assez joyeux. » « On courait après le temps, les journées étaient longues mais on rigolait beaucoup », assure Hande Kodja. « J’aime bien l’urgence, soutient André Dussollier. Pour autant, on n’a pas souffert d’un manque de temps. Tout était suffisamment bien préparé. » Une précision et une anticipation nécessaires au découpage du scénario mais qui n’ont jamais privé quiconque d’apporter sa contribution personnelle. « Claus m’a fait le cadeau de ne pas être l’auteur qui tient à ce qu’il a écrit, se félicite André. C’était un échange, il n’avait pas peur de changer les choses au dernier moment. » « On était libre, souffle Miou-Miou. Les metteurs en scène qui ont leur film en tête dans sa globalité, qui maîtrisent l’image, le son, l’écriture, laissent souvent une certaine indépendance aux acteurs. C’est cet esprit là que j’aime. » Dans l’une des scènes fortes du film, Laure subit une séance de cellophanage facial à la fois absurde et terrifiante mais que Miou-Miou a insisté pour tourner sans les précautions prévues par l’équipe. « Elle a été formidable, elle a joué sans trucage, lâche Claus admiratif. Elle voulait absolument être vraiment attachée à la chaise et avoir le film plastique sur la tête sans ouverture pour respirer. Elle a tenu très longtemps. » « Il ne faut pas exagérer, je ne saute pas dans le vide, tempère Miou-Miou. C’était très amusant à faire. Le résultat me fait beaucoup rire. »
Pour Claus Drexel, il y a deux familles de cinéastes, les littéraires et ceux qui sont davantage intéressés par l’image et le son. Il se range dans le deuxième camp et a apporté un soin tout particulier à la bande originale, en étroite collaboration avec le musicien Arnaud de Buchy, qui avait composé la musique de deux de ses trois courts-métrages. Pour la partie la plus rock, celle qui correspond au chapitre consacré à Marine, Claus explique : « Je me suis mis à écouter tout un tas de jeunes groupes plus confidentiels et je suis tombé, grâce à un podcast des Inrockuptibles, sur les Anglais de SmallWhiteLight. Un groupe qui joue essentiellement dans des pubs et n’a jamais enregistré le moindre album. Je leur ai écrit par l’intermédiaire de leur site sur MySpace et ils m’ont immédiatement envoyé des fichiers mp3 par email. Ça collait parfaitement au film et on a utilisé trois morceaux, dont celui du générique de fin. C’est une belle histoire pour tout le monde. » Une belle histoire de famille.