Au moment de tourner Les Salauds, que savez-vous du film que vous allez faire ?
Je sais que le solide va devenir le fragile, que Marco va se faire manipuler et balloter par les autres. Et je sais qu’il faudra trouver la bonne place pour un autre personnage, qui aurait pu rester dans l’ombre, ne pas apparaître : la jeune fille, sa nièce. Dans ce film, tout a l’air normal, tout le monde a des familles, des enfants qu’on va chercher à l’école, qu’on fait goûter, même le couple divorcé gère correctement les relations. Mais il y a la jeune fille. Elle vient d’un autre état du monde.
C’est-à-dire ?
Elle vient d’un personnage qui m’a toujours accompagné, Temple, le personnage féminin de Sanctuaire de Faulkner. Quand j’étais moi-même adolescente, le livre a transformé la perception de mon propre corps. Je n’étais pas du tout terrorisée, au contraire. Le dernier chapitre entre le père et la fille dans le jardin du Luxembourg m’a donné un élan, et la certitude que les filles doivent régler seules leurs déboires sexuels. Temple sort son petit poudrier et se regarde.
Faulkner est une référence importante pour vous ?
D’habitude, ce qu’on dit aux jeunes gens c’est : tu as toute la vie devant toi. Dans Faulkner, " toute la vie " c’est pas grand-chose, çaa ne va pas être heureux et sans doute ça ne va pas durer. Et face à cela, il fait surgir des croisées de chemins, et des décisions qui engagent sans retour. Des décisions portées par le désir, et par une affirmation de soi qui peut très bien mener à la souffrance et à la mort, mais dans l’affirmation de qui on est.
Il y a de vous dans ce récit ?
Je ne sais pas. Certainement, mais pas directement. Ça ne m’intéresse pas tellement. Pour moi le cinéma permet au contraire l’empathie, le partage de la douleur des autres, pas de raconter les miennes. Ce serait autre chose, une confession, un témoignage. C’est parce que c’est quelqu’un d’autre que moi qui subit une souffrance que cela devient une tragédie, qui peut donner envie de se battre.
Vous aviez eu très tôt l’image de cette très jeune fille complètement nue sauf ses chaussures à talons qui marche dans une rue, la nuit ?
Oui, tout de suite. Mais l’important, autant que la nudité, autant que le sang, autant que la ville la nuit, c’est qu’elle n’est pas prostrée. Elle ne court pas non plus. Elle marche. Elle est debout et elle avance, personne ne peut dire vers quoi. J’ai eu très peur de proposer le rôle à Lola Créton. Elle m’a montré combien elle était forte, capable d’affronter ça. Avec une forme de présence sans culpabilité, en conservant la maîtrise de son corps, qui fait que le film ne la regarde pas comme une victime.