Quelle a été la genèse d’Une grande fille comme toi ?
Avant de réaliser Une femme d’extérieur, j’avais écrit spontanément une quarantaine de pages qui racontaient la découverte de la capitale par une jeune fille de province. Le thème principal tournait, dans les grandes lignes, autour de la manipulation de l’adolescence par le monde des adultes. Avec mon producteur, nous avons proposé le texte à ARTE, qui s’y est intéressé et nous a incité à le développer. Je me suis alors attaché à décrire l’environnement familial et scolaire de Sabine, à dépeindre "les fondations" de la vie de cette jeune fille en pleine révolte et en rupture avec ses origines.
L’idée d’un décalage fort entre province et Paris, entre milieu modeste et bourgeois, m’a paru éclairer et enrichir ce que le projet contenait déjà en creux. Tout film sur l’adolescence est associé à des thèmes et des figures incontournables, comme la recherche d’identité, le roman d’apprentissage, le "monde des premières fois" comme disait Truffaut. Bien évidemment ce film n’échappe pas à cette donne, mais je voulais surtout rendre compte de l’état de confusion qui caractérise cet âge.
Un âge où l’on s’interroge sur son identité face à une société qui ne renvoie que des questions brutales : À quoi sers-tu ? Quelle est ta place ? Des injonctions qui n’aident en rien à se déterminer, formulées encore plus brutalement quand on est issu d’un milieu modeste.
Sabine, le personnage du film, se heurte à ce monde qui l’infantilise et lui demande en permanence de se déterminer comme une adulte...
En menant une enquête dans les lycées d’enseignement professionnel, je me suis rendu compte que beaucoup d’adolescents s’engageaient très tôt dans des voies ne leur correspondant aucunement. L’échec scolaire les avaient amenés à une place qui ne serait jamais la leur, mais qu’on leur avait assignée, suivant des critères à mon sens fallacieux, sans prendre en compte leurs aspirations, même si ces aspirations se révélaient raisonnables : une fille voulant devenir coiffeuse pouvant se retrouver en apprentissage de secrétariat, et vice-versa.
Si l’adolescent est indéterminé, ça revient au même. On le case quelque part, en lui disant "tiens-toi debout, sois adulte". Du coup, comme Sabine à un moment du film, ils disent ne plus avoir d’idéaux, de rêves, mais c’est exactement le contraire qu’il faut entendre : trop d’idéaux, trop de rêves bêtement contrariés. Le défaitisme devient alors très présent chez eux et pourtant leur puissance de rêve reste intacte.
Les candidats de « Star Academy » ou de « Pop Star » sont à l’image de cette génération sans illusion qui construit ses ambitions sur une roue de loterie. D’une certaine manière, Sabine leur ressemble. Elle vit dans cette confusion entre chimères et possibles, entre apathie et désir. Elle veut être libre mais ne sait absolument pas ce que cela recouvre. Le film l’accompagne dans la découverte d’une liberté possible : la définition de sa propre liberté, ici, maintenant, dans notre monde. Ce que les aventures et mésaventures de Sabine lui apportent, c’est cela.
Cette quête est liée dans le film à la question de la féminité, notamment à travers la sexualité. D’une certaine manière, c’est par et avec son corps que Sabine se soumet ou se libère. Cette question est très sensible dans le débat actuel sur la prostitution. Peut-on dire de votre film qu’il prend une position féministe ?
Sabine accepte sa féminité comme une donnée fondamentale et l’utilise dans son exploration du monde et d’elle-même. Son corps l’expose, la rend vulnérable, et l’arme en même temps, bien évidemment jusque dans sa sexualité. Quand son premier amant parisien essaie de l’instrumentaliser, elle lui répond en lui servant la monnaie de sa pièce, très activement, en le faisant jouir, et elle, en ne jouissant pas. Elle en retire un sentiment de complicité avec son corps, de puissance, même si c’est une bien amère revanche.
Dans le film, les hommes, exceptés les pères, vivent dans l’idée qu’ils peuvent utiliser les femmes et s’en servir. Sabine découvre cette exploitation des femmes par les hommes, et de façon plus générale, des individus entre eux. Ce principe est déjà actif dans le lycée professionnel où les adolescents, comme dans une caricature des rapports sociaux, apprennent à servir.
Être au service des autres devient, d’une certaine manière, un modèle d’intégration sociale, même si, à l’échelle de la société entière, l’instrumentalisation des individus se fait de façon aussi plus complexe et sous-jacente. Sabine le perçoit intuitivement et se révolte. À partir de là, elle essaie de se construire aussi bien comme femme que comme individu. C’est indissociable chez elle.
Comment avez-vous trouvé les comédiens du film ?
La plupart des personnages du film ont entre quinze et seize ans. Je n’ai jamais vraiment envisagé de travailler avec des comédiens issus de cours d’art dramatique. À cette âge-là, la formation et l’expérience sont peu discriminants, et souvent on rencontre chez eux plus de défauts accentués que de qualités révélées. On a effectué un casting sauvage, principalement en province, dans les lycées, les rues, les fast-food...
Les personnalités les plus intéressantes étaient bien souvent des adolescents en situation de grave échec scolaire. Ensuite l’amalgame s’est fait avec les comédiens professionnels et amateurs, mais aussi avec des amis, des membres de ma famille, des inconnus qui n’avaient jamais pensé au fait de jouer la comédie... Pour ce film, j’avais besoin de cette mixité. Elle me stimulait et se répercutait à tous les niveaux. Le jeu, le tournage n’étaient jamais inscrits dans une routine. On avait accès à des "champs" qui avec une autre méthode nous auraient été interdits...
En quoi peut-on dire que votre cinéma est réaliste ?
J’ai longtemps cru, naïvement, que le réalisme passait par l’enregistrement de quelque chose qui existait en soi. Comme si le réel était une donnée extérieure et universelle qu’il fallait à tout prix tenter de capter. Aujourd’hui, j’ai une vision de cette question beaucoup plus intime, et sûrement plus juste.
Le réalisme serait simplement ce à quoi j’arrive profondément à croire, et pour ma part, je crois aux choses quand je les sens traversées par des contradictions. Il faut que quelque chose s’oppose, que ce soit de manière flagrante ou incertaine, "dans l’air". Si j’arrive à capter à ça, je commence à y croire. Ca me semble "réel", même si je filme un rêve.
Quels sont vos projets ?
Je développe parallèlement deux projets. Un film noir, inspiré du Livre de Job, où un homme se croit juste car, inconsciemment, il s’est toujours arrangé pour faire porter sa part d’ombre aux autres. Du jour au lendemain, face à un événement brutal, il sera dans l’impossibilité absolue de continuer à vivre et à penser de cette façon.
L’autre projet est situé dans le Paris des années 1920, à partir du personnage réel de Kiki de Montparnasse qui fut la compagne de Man Ray, mais également son modèle et celui de beaucoup d’autres créateurs. Elle-même a été peintre. C’est un projet qui pose là encore la question de l’identité féminine à travers la notion de classe sociale, mais aussi celle de l’artiste sous l’angle de la conscience. Qu’est-ce qui nomme un artiste ? La qualité de son travail ou les autres ?
Propos recueillis par Arnaud Louvet